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Grands maîtres ottomans et français et séquence «Aouchem»

Débat sur les arts plastiques à l’IDRH d’Oran : Grands maîtres ottomans et français et séquence «Aouchem»

La peinture n’est pas qu’un objet de création artistique et esthétique. Elle sert aussi à dire le présent et le passé historique. C’est ce qu’a démontré le journaliste et critique Aziz Mouats lors de la soirée organisée avant-hier au siège de l’IDRH en compagnie du plasticien Noureddine Belhachemi qui a abordé la courte, mais belle expérience du groupe « Aouchem » dans l’Algérie de la fin des années soixante.
L’Institut de développement des ressources humaines (IDRH) d’Oran que dirige le professeur et éminent économiste Mohamed Bahloul, féru de peinture pour ceux qui ne le savent pas, a abrité la deuxième soirée des 5es Rencontres de ramadan que cet établissement a pris l’habitude d’organiser depuis 2008. Le thème, pour le moins original, qui a été retenu à cette occasion a concerné les arts plastiques et leur rapport au présent, au vécu des sociétés et leurs cultures, ainsi qu’à l’histoire. Deux sujets centraux y ont été, cependant, abordés : « L’artiste-peintre est-il un témoin ou un acteur ? » Une question très vaste, mais à laquelle a tenté de répondre à grands traits le journaliste et critique Aziz Mouats ; et l’expérience unique du groupe des plasticiens d’Aouchem, courant pictural et politique aussi qui a vu l’adhésion de peintres comme Denis Martinez, Adane, Mesli, Benbaghdard entre mars 1967, date de sa naissance, et le début des années soixante-dix durant lesquelles il allait pratiquement disparaître avant de donner lieu à de grands et de vigoureux débats entre les « anciens » et les « nouveaux » peintres algériens sur le sens des arts plastiques et leur utilité pour la culture, l’identité et l’histoire de l’Algérie.
A l’aide d’un data-show, ce qui a donné à son intervention une qualité pédagogique indéniable, notamment pour le public qui n’est pas forcément initié à l’art pictural, le journaliste et critique Aziz Mouats a présenté un exposé panoramique sur l’art rupestre au Sahara algérien, « preuve irréfutable, selon lui, que l’Algérie est un pays de très vieille culture et ayant une histoire plus que millénaire », pour survoler l’époque ottomane à propos de laquelle il citera trois grands peintres de cet empire qui avait dominé le monde entre les XIIe et XVIIIes siècles : Nasuh Matrakçi, Nakkach Osman et Nigari, considéré, selon Aziz Mouats, reprenant des critiques célèbres, comme un maître du portrait. Nigari, au passage, a immortalisé le corsaire Kheir-Eddine Bab Arroudj (Barberousse) dans une œuvre considérée comme une référence du genre. Quant à Matrakçi, on lui doit des peintures sur Tétouan, Antibes, Toulon, Nice et Marseille, puisqu’il était de tous les déplacements et de toutes les expéditions importantes de l’armada ottomane à son époque. Quant au plus grand peintre ottoman, Abdulcellil Levni, mort en 1732, il s’est illustré par des scènes de cour et des portraits de femmes de la haute société turque de son temps.
L’ancienne peinture turque, celle moderne s’étant convertie aux courants occidentaux à partir du XVIIIe siècle, a indiqué Aziz Mouats, a été l’occasion d’un préambule avant d’aborder un autre sujet passionnant relatif à la relation de la peinture française et son rapport à l’empire et à son histoire durant la période napoléonienne et pendant la « conquête » de l’Algérie. Le conférencier donnera des exemples de peintres à la fois témoins et acteurs d’évènements historiques importants de cette séquence déterminante de l’empire de France. Il citera le cas du peintre néoclassique et préromantique Jean-Antoine Gros, qui avait accompagné certaines des grandes batailles de Bonaparte. Il évoquera également le peintre Jacques-Louis David et ses toiles glorificatrices et propagandistes (le terme n’existait pas encore à cette époque) de l’empire. Avec l’expédition coloniale en Algérie, la tendance de grands maîtres de la peinture française à se mettre au service du prince et des projets du prince va se poursuivre et se confirmer davantage à travers des artistes et des toiles comme le portrait de l’Emir Abdelkader réalisé par l’officier et peintre Théodore Leblanc juste après le traité de la Tafna. Horace Vernet, rappellera Aziz Mouats, signera un tableau immortalisant la bataille de la Habra en 1835. Il s’arrêtera sur Louis-Theodore Devilly et sa grande toile sur la bataille de Sidi Brahim en 1859 avant de mentionner Theodore Chassériau avec le portrait de Ali Ben Ahmed qui a rallié les troupes françaises et qui a été derrière la chute de Constantine.
En deuxième partie de soirée, le plasticien Noureddine Belhachemi a centré son intervention sur le Groupe Aouchem, né en mars 1967 et qui a organisé uniquement trois expositions, deux à Blida et une Alger. Il rappellera que le vernissage de l’expo d’Alger, où ce groupe avait annoncé sa naissance en publiant son manifeste, a été marqué par de vives altercations et des échanges de coups de poing avec le groupe de Khadda et Issiakhem. Une confrontation intellectuelle comme on en voit plus aujourd’hui et qui témoigne de la vigueur des idées et de l’engagement des artistes algériens d’il y a plus de quarante ans dans ce qu’ils croyaient être bon et nécessaire pour la culture et les arts plastiques dans notre pays. De l’évocation de Belhachemi, on en sort rêveur face à la sidération qui fige aujourd’hui les plasticiens algériens et on se demande aussi pourquoi ont-ils cessé de défendre sur la scène publique leurs œuvres, alors que les problématiques qui étaient les leurs aux premières années de l’indépendance, bien qu’elles aient changé un peu, demeurent toujours à l’ordre du jour dans leur essentialité. Aouchem, dira Belhachemi, a défendu le signe berbère comme le marqueur de l’identité algérienne pendant des millénaires. Il a revendiqué une abstraction qui n’était pas occidentale, mais empruntée aux leçons orientales et africaines dont était empreint l’art romain. Aoucheme, composé de neuf peintres dont le plus en vue était Mesli et Martinez, a constitué, selon le conférencier, un véritable mouvement pictural, sans doute unique, tant en Algérie qu’au Maroc. Aouchem était viscéralement contre une peinture sous contrôle telle que le pouvoir voulait instaurer dès 1963 avec la création de l’Union nationale des artistes peintres (UNAP). Dans leur manifeste, on lit : « Visionnaires réalistes, les Aouchems, peintres et poètes, déclarent utiliser les formes créatrices efficaces contre l’arrière-garde de la médiocrité esthétique ».

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