mardi 13 décembre 2011

L'auto suffisance alimentaire est-elle possible en Algérie?


Rachid Sayoud:
« En céréaliculture, le défi de l’autosuffisance alimentaire devient possible »

Rachid Sayoud, expert international en céréaliculture est catégorique, nos céréaliers sont capables de relever le défi de l’autosuffisance, du moins pour ce qui est du blé dur et du blé tendre. A la condition que l’on y mette les moyens techniques et financiers, que l’on applique un itinéraire technique rigoureux et que l’on puisse récolter et engranger toute la récolte. L’augmentation des rendements permettrait de réduire de 30% la superficie consacrée annuellement à la céréaliculture. La pratique du semis sans labours améliorerait la structure du sol, réduirait les effets de l’érosion et assurerait de meilleurs rendements. L’enjeu : une économie de plus de 3 milliards de dollars que l’on paye en contrepartie de l’importation de 6 millions de tonnes de blé.
Entretien réalisé le 05 mai 2009
par Aziz Mouats

  
 PS: L'entretien a été publié dans son intégralité dans le mensuel "L'Eco"de juillet 2009

Peut –on en deux mots installer la problématique des céréales en Algérie ?
La situation de la filière est complexe, toutefois on peut situer la problématique sur deux aspects, celui de la production nationale qui est largement insuffisante pour couvrir nos besoins et le recours systématique et apparemment de plus en plus prégnant à l’importation.

On dit que l’Algérie est l’un des plus gros importateur de céréales au monde, qu’en, est-il dans la réalité ?
C’est vrai que nous sommes peut-être le pays qui importe le plus de blé dur au monde, par contre pour les deux espèces notre pays occupe, selon la FAO et l’USDA, la 4ème position après l’UE, le Brésil et l’Egypte.

En termes de coûts et de tonnages, ça donne quoi ?
 Toutes céréales confondues, nous importons bon an mal an 50 à 70% de nos besoins de consommation. Cela dépend de la production nationale qui fluctue en fonction de la pluviométrie. Pour l’année dernière, sur une facture alimentaire de près de 8 milliards de dollars, les céréales ont absorbé pas moins de 3,12 milliards de dollars, soit  6,35 millions de tonnes de blé  dur et tendre, contre 4,85 millions de tonnes en 2007, soit une augmentation de 30%.

Par quoi expliquer une telle augmentation ?
 Par une faible production en 2008 ; elle aura avoisiné à peine les 2 millions de tonnes.

 Quoi dire dans ces conditions à ceux qui parlent souvent du grenier de Rome, que c’est de l’histoire ancienne ?
Oui, c’est de l’histoire ancienne. C’était à une époque où la population autochtone était très faible et les rendements aussi, donc il y avait fatalement un excédent en céréales qui était exporté. Avec l’explosion démographique surtout post indépendance, alors que nos rendements continuaient de stagner, nos besoins ont à leur tour explosé. 

 N’est ce pas aussi dû à notre consommation per capita qui ne cesse de croître?
 Oui, c’est une donne importante. Actuellement nous consommons jusqu’à  200 Kg de blé par habitant et par an, ce qui donne en moyenne 70 millions de quintaux rien qu’en blé dur et tendre.  Mais notre principal goulot d’étranglement réside dans notre incapacité structurelle à augmenter nos rendements.

 En maïs, à cause de ses besoins élevés en eau, on peut comprendre, mais pour le blé dur, le blé tendre et l’orge, n’est-il pas possible d’améliorer les rendements ?
On pourrait faire nettement mieux !

Alors, quoi faire ?
 Pour ces céréales c’est une question de définition des objectifs à atteindre en jouant sur nos potentialités. Pour cela il faudrait revoir toute la stratégie du pays : il ne faut plus parler de réduction de la facture alimentaire mais comment parvenir à l’autosuffisance.  Car la réduction de la facture alimentaire est complexe et en même temps peu claire, par contre lorsque l’on parle de l’autosuffisance, on doit pouvoir dire à la fin de chaque campagne si cet objectif est atteint ou pas. Nous aurons également un taux d’autosuffisance qu’il conviendra d’apprécier à sa juste valeur. Ceci nous incitera ensuite à mettre en place une stratégie pour atteindre nos objectifs. Ce qui veut dire que nous aurons d’un coté l’engagement du gouvernement et de l’autre celui des fellah. Car même avec un objectif bas, nous pourrons faire une évaluation annuelle, mais parler de réduction de la facture, jamais personne n’a réussi à en faire un bilan. Il serait tellement plus simple de dire à la fin de chaque campagne que nous sommes à 10, 20, ou 50% d’autosuffisance. Pour ensuite procéder aux ajustages nécessaires pour combler le déficit.

A défaut de redevenir le grenier de Rome, peut-on rêver à devenir le grenier de l’Algérie ? Techniquement et humainement cela est-il possible ?
A mon avis l’autosuffisance est possible, tout au moins en blé dur et blé tendre. Il suffit de voir qu’ayant les mêmes conditions pédoclimatiques, deux agriculteurs mitoyens ont des rendements diamétralement opposés : pendant que l’un aligne plus de 75 qx/ha, l’autre arrive tout juste à 10, voire 15 qx. On ne peut ne pas se demander comment, sur des terres voisines, l’un obtient 60 à 70 quintaux pendant que l’autre arrive à peine à récupérer  sa semence !
Là à mon avis il faut changer d’approche ; au lieu de continuer à se plaindre avec celui ayant les piètres performances pour tenter de les expliquer, il serait plus judicieux de comprendre les processus ayant permis à son voisin d’obtenir 70 qx !

Apparemment c’est un problème de  techniques culturales et qui n’a rien d’anthropologique ?
En effet, le problème est purement technique. Il y a toujours à la source deux contraintes qui discriminent les deux fellah, l’une est d’ordre financier et l’autre organisationnel. Chez le fellah performant, on remarque qu’il s’arrange toujours pour avoir ses intrants, ceux sans lesquels le rendement devient très aléatoire. Ce type de fellah, s’arrange toujours pour avoir ses semences et ses engrais à temps, il procède dans les délais et aux doses adéquates à la fertilisation, aux  traitements phytosanitaires et au désherbage. Cela coûte de l’argent, celui là même qui fera défaut à son voisin.

 Souvent les fellah se plaignent de retards dans la mise à disposition de la semence, pour cette année, ce sont les engrais qui ont disparu, quelles en sont les conséquences ?
 Un semi retardé de 15 jours, peut se traduire y compris chez le fellah performant par une réduction du rendement qui peut atteindre les10 %, si ce n’est plus! Pour celui qui obtenait 10 qx/Ha, il tombe dramatiquement à moins de 9 qx.

Parfois ce sont les conditions climatiques qui empêchent de semer ?
 Oui mais là c’est valable pour tout le monde. Ce qui n’est pas normal c’est que dans un pays qui a un tel potentiel, la livraison des semences, des engrais de fond et du désherbant ne doivent subir aucun retard. Le retard inhérent à la nature est aléatoire, celui dépendant de la bonne volonté d’un système n’est pas acceptable lorsque l’on se fixe des objectifs stratégiques.

Avec des rendements moyens de 10 à 12 qx/Ha, qu’elle est le niveau de rendements moyennant des ajustements techniques, une moyenne de 20 qx/ Ha est-elle facilement réalisable en Algérie? Est-ce tellement difficile de passer de 10 à 15 qx?

Je ne pense pas que cela soit difficile !  Pour n’importe quel agronome, passer de 10 à 15 qx ne nécessite pas de gros efforts. En faisant abstraction des conditions climatiques – étant dans un système d’agriculture pluviale, nous sommes fortement dépendant à la fois du climat et de la pluviométrie-,  passer de 10 à 20 qx n’est pas un handicap !

En quoi faisant ?
 En améliorant le travail cultural et en suivant un itinéraire technique que tout le monde maîtrise depuis plusieurs décennies.

Avec un tel rendement et sur 3 millions d’hectares on ne serait pas loin de l’autosuffisance ?
Oui ça nous ferait pas loin de 6 millions de tonnes avec un rendement moyen de 20 qx.

Pourtant ça ne marche pas, où se situe la faille ?
Le comble c’est que sur 3 millions d’hectares nous produisons, annuellement et ce depuis près d’une dizaine d’année, entre 20 et 30 millions de qx, soit à peine 40%, voire 50% de nos besoins ! Avec une moyenne de 10 qx à l’hectare, c’est extrêmement faible comme rendement même en agriculture pluviale.

Comment font ceux qui dans les mêmes conditions obtiennent 50 qx/ha et plus, d’abord ces fellah existent-t-ils réellement ?
 Oui, ils existent et j’en rencontre régulièrement à travers le pays. Ce sont des agriculteurs qui investissent dans le travail du sol, dans l’engraissement, dans la semence, qui désherbent et qui assurent une protection phytosanitaire. Chez le voisin à faible rendement, après avoir labouré et semé, il s’en ira attendre longuement la moissonneuse batteuse ! C’est ce parcours technique indigent qui donne fatalement des rendements insignifiants.

Ce parcours technique irréprochable, il coûte combien ?
Selon des statistiques gouvernementales, le coût de l’investissement moyen à l’hectare s’élèverait à 20.000, voire 25.000 Da/ha. On imagine qu’à ce niveau d’investissement, il y a beaucoup d’opérations techniques qui sont soit  mal faites soit carrément ignorées. Ceci explique grandement la faiblesse des rendements !

 Combien investit un fellah à très haut potentiel pour atteindre 75 qx ?
 Entre 45.000 et 50.000 DA / Ha, soit le double du voisin ; avec en prime, une couverture phytosanitaire quasi parfaite. Là on est certain d’obtenir des rendements supérieurs à 50 Qx, combien même la pluviométrie ne serait pas très favorable.
 Il est indéniable que ceux qui obtiennent d’excellents rendements investissent davantage.

 Mais cet itinéraire technique est connu de tous, qui empêche sa réalisation ?
Ce n’est pas quelque chose de nouveaux, l’itinéraire est pratiquement le même depuis 50 ans, voire plus.

 Pourquoi peu de fellah le respectent ?
Très souvent, dans les zones céréalières, et là c’est un non sens extraordinaire, la céréale est considérée comme une culture secondaire, aléatoire. On laboure, on sème et on prie le ciel pour qu’il pleuve ! Cet état d’esprit, ce fatalisme, est en grande partie responsable du peu d’intérêt qu’accordent nos paysans à la céréaliculture. Par contre, dès qu’ils peuvent cultiver une autre spéculation, ils n’hésitent pas à investir davantage, pour les céréales il y a comme un blocage psychologique. Puis il y a la présence de l’Etat qui, en cas de coup dur, est toujours sollicité pour faire les emplettes à notre place;  chez des paysans certainement mieux structurés et sûrement mieux soutenus d’Europe ou d’Amérique. On le constate avec l’augmentation exponentielle de la consommation par habitant. Elle était d’à peine 63 kg en 1963, actuellement elle frôle les 2 quintaux par habitant.

On parle de plus en plus de céréales sans labours, l’expérience a-t-elle un avenir en Algérie ?
La technique est mise en pratique depuis plus de 30 ans. En Algérie son application est à l’état embryonnaire, il existe un exploitant dans la région de Sétif et deux autres à Oum El Bouagui ; ces derniers possèdent même le matériel qui va avec. Le principe consiste à se passer totalement ou partiellement des labours, il s’agit d’un semi direct. Malheureusement, c’est ce coté novateur, voire révolutionnaire, qu’il conviendra de contourner.

 C’est si difficile à mettre en place ?
 Non mais il y a les résistances tenaces au progrès techniques qui plombent littéralement le développement de notre agriculture. Il n’est pas du tout évident de faire admettre à un fellah pour qui le labour constitue le principal acte cultural  à accomplir avant de semer – certains n’hésitent pas à faire plusieurs labours, dont certains à une profondeur abyssale-, et le remplacer par un simple semi ! C’est une révolution dans les esprits qui mettra beaucoup de temps à s’accomplir !

Mais dans la réalité, le semis sans labours donne –t-il de bons résultats ?
 Bien évidemment, mais cela ne se verra qu’au bout de 3 à 4 ans, car il faut que le sol retrouve une structure où le cycle de la matière organique puisse s’accomplir intégralement. C’est ce cycle que le labour, profond de surcroît, perturbe profondément ; hors en l’absence de labour, le dépôt de matière organique est davantage favorisée, avec à la clef la formation d’un sol stable et riche en éléments minéraux.

Cette technique est-elle pratiquée à grande échelle à travers le monde ?
Oui, le Brésil cultive 25 millions d’hectares en semis direct, l’Australie, les Etats Unis, le Canada s’y sont mis avec des résultats plus que satisfaisants.

 Mais ce sont des pays humides, qu’en est-il des pays maghrébins ?
 La Tunisie le  pratique déjà sur plus de 3000 hectares et le Maroc suit derrière. Ils ont les mêmes caractéristiques agro-pédologiques que l’Algérie, avec des cultures pluviales et des périodes de sécheresse.

 Les résultats sont ils intéressants ?
 Les tunisiens qui sont à leur 4ème année commencent à obtenir des résultats plus que satisfaisants. Mais il n’y a pas que les rendements, combien même ils sont déterminants, il y aussi l’économie de l’eau, surtout dans les zones arides. L’absence de  travail du sol  favorise également la rétention du peu d’eau qui tombe, d’où une meilleure adaptation à la sécheresse. Comme on sait que le système racinaire des blés n’exploite pas plus de 20 cm de profondeur, on comprend l’inutilité des labours profonds, voire leur nuisibilité.

 Il y a également le phénomène du lessivage du sol ?
 Exactement, un labour profond entraîne l’eau et les minéraux apportés par l’engrais, ce qui les éloigne des racines. L’absence de labours permet une rétention des engrais au niveau des racines, d’où une meilleure disponibilité pour la plante. Il y a également un autre avantage qui est loin d’être négligeable surtout sur les sols en pente : c’est le phénomène de l’érosion qui est fortement aidé par la répétition des labours. Le semis sans labours est un bon remède contre l’érosion éolienne et pluviale.

Mais la technique sans labours n’a pas que des avantages, quels seraient ses  inconvénients ?
La technique a également des défauts, le plus connu est celui de l’apparition de maladies cryptogamiques qui se développent sur les chaumes où les champignons se multiplient et se conservent. Il y a également les mauvaises herbes qui n’ont pas été traitées.  Il faut savoir traiter car les hauts rendements se payent ! On peut même imaginer, les résultats aidant, réduire la sole consacrée aux céréales. Lorsque notre rendement moyen sera de 50 qx/ Ha, nous n’aurons besoins que de  2 millions d’hectares au lieu des 3 millions actuellement mis en culture avec les performances que l’on sait.

Les irrigations d’appoint sur céréales ont-elles de l’avenir ?
Effectivement, en agriculture pluviale, en raison des irrégularités dans les précipitations, l’irrigation devient quasiment nécessaire afin d’assurer des rendements élevés. L’un des problèmes majeurs n’est pas la disponibilité de l’eau mais la répartition et le volume des apports que nos fellahs ne maîtrisent pas du tout. Souvent on apporte plus ou moins d’eau que nécessaire car aucune mesure des besoins n’est faite auparavant. Il faudrait recourir à des outils qui vous indiquent quand et combien de temps il faut irriguer. Arroser à l’aveuglette pourrait nuire à la culture, dont il faut nécessairement connaître les besoins physiologiques. 

 L’augmentation substantielle des prix d’achat des céréales par l’Etat, comment l’agronome la perçoit-il ?
 C’est une excellente initiative qui va immédiatement se traduire, dès cette année par une meilleure maîtrise du process et par une amélioration de la production. Dans beaucoup de régions, des terres habituellement réservées au maraîchage, ont été emblavées. C’est une dynamique inespérée qui se met en place, l’état d’esprit du fellah est en train de changer, la céréale n’est plus le parent pauvre de l’assolement.  Elle en devient le moteur. Les fellah qui faisaient de la pomme de terre – avec un investissement de l’ordre de 400.000, voire 500.000 Da d’investissement à l’hectare- se tournent désormais vers les céréales, surtout le blé dur. Cette tendance devrait favoriser les rendements en ce sens que ce sont généralement des terres irrigables, d’où la possibilité de faire des apports en eau selon les besoins.

 Mais l’échelle des rendements n’est pas la même, la valeur ajoutée non plus ?
Mais au niveau des marges et des risques, l’alternative n’est pas dénuée de tous fondements. Si 1 ha de pomme de terre rapporte environ 300.000 à 700.000 Da de bénéfices à raison d’un rendement de 500 qx ; en blé dur un rendement de 75 qx peut dégager une marge bénéficiaire de 270.000 Da, avec seulement 50.000 Da d’investissement. Le risque est nettement en faveur des céréales d’autant que le marché est totalement assuré. En plus si les fellah maintenaient une rotation maraichage-céréales, ce n’est pas l’agronome qui s’en plaindra, bien au contraire ! N’oublions pas qu’il y a également le poids de la paille qui est loin d’être négligeable ! Précisons que le rendement en paille est toujours égal à celui des grains, l’un n’allant pas sans l’autre.


Dans le cas d’une forte  production que tout le monde attend, seront nous capable de rentrer les récoltes sans trop de dégâts ?
 D’abord je ne pense pas que nous aurons une très forte production, à 50 millions de quintaux, ce serait  une réelle performance. Il est à peu près certains qu’au centre et à l’est, les rendements seront très bons, par contre à l’ouest, la situation est moins reluisante.

 Par quoi peut-on l’expliquer, il a bien plut partout?
 Nous sommes en mai, la production de l’ouest parait meilleure que celle des années précédentes, mais il ne faut pas être trop optimiste, car il y a des maladies –comme la rouille jaune dont les attaques ne sont pas aussi fulgurantes que les années précédentes- par contre à l’ouest, l’infestation a été très importante. Surtout à cause d’un printemps froid et humide. Contre la rouille jaune, il n’y avait pas de produits sur le marché, ce qui fait que les fellah n’ont pas pu traiter à temps. Lorsque les produits sont arrivés, le mal était déjà fait, car ce sont les 3 dernières feuilles qui  remplissent le grain. Les blés ont besoin d’une bonne photosynthèse pour parfaire la formation du grain. Lorsque les dernières feuilles sont attaquées par la rouille jaune ou par une autre maladie, il n’y a plus rien à faire. Un traitement tardif est absolument inutile. Il faut traiter de préférence avant l’apparition de la maladie, dès que les conditions climatiques sont favorables, c’est surtout un traitement préventif.  Mon pessimisme s’explique par le fait que la maladie a déjà eu son impact.

 C’est un problème aussi de vulgarisation ?
 Bien entendu, les fellah ne savent pas toujours quand il faut traiter, ils ignorent aussi la répétition des traitements qui varient en fonction des développements de la maladie. Personne ne vulgarise les traitements préventifs, alors que les curatifs à un certain degré d’infection n’ont pratiquement aucune efficacité prouvée. Outre leur rareté, les campagnes de vulgarisation ont ciblé surtout les zones à forte production. A l’est nous avons commencé dès 2003/2004, les fellah refusent pourtant de traiter en l’absence de symptômes !  Nous constatons que seuls 5% des céréaliculteurs admettent le principe du traitement préventif, les autres ne sont pas encore convaincus. Au niveau de l’Est, les grands producteurs ne rechignent plus à faire au moins 3 traitements, ce qui n’est pas le cas à l’Ouest où il est très difficile de faire accepter un seul traitement. Une question de mentalités qu’il faudra du temps et de la persévérance pour changer. La vulgarisation a encore du chemin à faire dans cette région du pays.

A combien chiffrez- vous l’impact des maladies ?
 C’est difficilement chiffrable, cela nécessite beaucoup d’observations, sur une grande échelle, mais l’impact est réel.

 Alors que la pluviométrie a été exceptionnelle, voilà qu’on lui découvre des inconvénients ?
 Oui, il y a le revers de la médaille, trop d’eau c’est beaucoup d’humidité et donc des maladies. C’est un cercle vicieux dont il est difficile mais non impossible de sortir indemne. C’est ça le véritable challenge auquel tout  agriculteur est régulièrement confronté.

Quelles sont les actions primordiales à même d’assurer un bon développement du végétal et également un bon rendement ?
Il existe une très forte corrélation entre le rendement et le niveau d’engraissement. Pour produire un quintal de blé, il faut disposer de 3 unités d’azote, 2,8 à 3 unités de phosphore et  autant de potasse, soit pour un rendement de 50 quintaux, 150 unités d’azote, 140 à 150 unités de phosphore et de potasse, à répartir en fonction des stades physiologiques de la plante. De plus, une parcelle non désherbée peut subir une baisse de rendement de plus de 20%.

 Il y a combien de fellah qui font ces apports ?
 Ceux dont les rendements sont en conséquence, pour les autres, on sait que les faibles rendements s’expliquent essentiellement par la faiblesse de l’engraissement et du désherbage. Il ne faut pas négliger les disponibilités présentes dans le sol, qui sont à soustraire aux apports ; là non plus très peu de fellah connaissent les disponibilités minérales de leurs champs.

Tout de même, après plusieurs tours d’Algérie des céréaliculteurs, l’agronome est-il optimiste ?
Oui et non ! Oui parce que malgré les contraintes, on pourrait espérer une récolte jamais égalée auparavant. Mais attendons tout de même pour enfin l’apprécier comme il se doit.

Avons-nous les moyens de tout stocker ?
J’espère, car nous avons habituellement d’énormes problèmes à rentrer les récoltes à temps, avec le parc de moissonneuse batteuses vieillissant, il faut s’attendre à voir la campagne se prolonger indéfiniment. Ce n’est jamais une bonne chose, quand le matériel manque, ce sont les pertes de récoltes qui augmentent.  Peut être irons nous jusqu’au mois de Ramadhan si des mesures organisationnelles ne sont pas prises à temps.

Le machinisme agricole est-il à la hauteur des défis qu’impose une agriculture performante ?
 C’est un aspect dramatique de notre agriculture, dire qu’il y a à peine 25 ans nous avions la seconde couverture en matériels agricoles de tout le continent, tout juste après l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, nous avons les pires difficultés à trouver un bon pulvérisateur. Dans la wilaya de Tiaret qui emblave plus de 320.000 hectares, on ne disposerait que d’une vingtaine de pulvérisateurs en marche et autant de semoirs.  Sur 400.000 hectares, il faudra 100 jours de traitement. Je ne parlerais pas des problèmes de réglage qui sont indispensables à un bon épandage des produits.

N’est-il pas judicieux, de revenir aux traitements aériens ?
C’est une très bonne question ! Oui en effet, il y a 30 ans, nous avions la STA (Société de Travail Aérien) qui assurait les traitements sur de grandes superficies ; nous avons dissous cette entreprise et réduit notre capacité d’intervention sur les immensités céréalières.  Relancer la STA serait une excellente nouvelle pour les agriculteurs. Cela nous aidera à réinventer l’état régulateur, car nous serons en mesure de traiter effacement et avec célérité de grandes surfaces. A l’époque, dans la wilaya de Sétif, l’avion permettait également de faire des épandages d’engrais et des pulvérisations d’herbicides lorsque les pluies rendaient les sols impraticables. On ne comprend pas cette régression alors que nous avons des moyens autrement plus conséquents. 

 Il y a également une échelle de coût ?
 Exactement, en 1986, nous avions calculé que le coût du traitement aérien d’un hectare était inférieur à celui d’un traitement terrestre. Le seul gain en termes de temps est très appréciable. 



Bio expresse de Rachid Sayoud 

-Major de promotion de l'ITA de Mostaganem, 1973, spécialité: Grandes Cultures
-Master of science  en phytopathologie, 1980, Université du Minnesota (USA)
-PhD en phytopathologie, 1997, Université du Manitoba (Canada)
-Directeur de stations ITGC (Sétif et Guelma) chargé du programme d’amélioration génétique et du programme national de phytopathologie, 1974-1998
-Chef du Dpt régional Est de la qualité- OAIC- 1998-2005.
- Coordonnateur national du ‘Projet Maghrébin sur la Surveillance des Maladies et le Développement de Germoplasme Résistant des Céréales et des Légumineuses Alimentaires. PNUD – RAB 91/007. 1992-2000.
- Consultant à SYNGENTA Algérie pour la lutte contre les maladies des céréales et coordonnateur du programme de développement OPTITECH sur céréales (Technologie Optimum).


dimanche 11 décembre 2011

Enfin un acte de bravoure nationale...


Energies renouvelables

Signature d'un mémorandum entre Sonelgaz et Desertec Industry Initiative

Un mémorandum d'entente dans le domaine des énergies renouvelables a été signé ce vendredi 9 décembre à Bruxelles entre Sonelgaz et l'entreprise allemande Desertec Industry Initiative (Dii), a indiqué un communiqué du groupe public. Le renforcement des échanges d'expertise technique, l'examen des voies et moyens pour l'accès aux marchés extérieurs et la promotion commune du développement des énergies renouvelables en Algérie et à l'international sont au cœur de ce "partenariat stratégique".

L'entendement a été ratifié par le PDG de Sonelgaz, Noureddine Boutarfa, et son homologue de Dii, Paul Van Son, en présence du Commissaire européen chargé de l'Énergie,  Gunter Oettinger, et du ministre de l'énergie et des mines, Youcef Yousfi.  Il encourage les deux parties à développer leurs coopérations industrielles en matière de ressources et de développement dans les domaines de la fabrication, de l'installation et de l'exploitation des énergies renouvelables.

L'accord a été conclu en marge d'une rencontre de haut niveau entre l'Algérie et l'Union européenne pour le développement d'un partenariat en matière d'énergies renouvelables. Pour le patron de Dii, l'Algérie est le « parfait endroit » pour l'électricité d'origine solaire. « Je suis donc heureux que les autorités algériennes soient déterminées à développer les énergies renouvelables à grande échelle et à créer des industries locales génératrices d'emplois », a‑t‑il dit, lors de la cérémonie de signature de l'accord. Selon lui, l'entendement permettra aux deux entités d'unir leurs forces afin « d'accélérer le développement des énergies renouvelables et le renforcement du réseau pour l'amélioration du mix énergétique en Algérie et en Europe ».      



M. Boutarfa a, pour sa part, affirmé que le développement des énergies renouvelables est un axe « stratégique » pour l'Algérie qui, a‑t‑il rappelé, veut s'engager dans une nouvelle ère énergétique en intégrant dans son mix énergétique près de 40 % d'électricité d'origine renouvelable d'ici 2030. « Si les conditions le permettent, il est même prévu l'exportation de 10 giga watts d'électricité solaire vers l'Europe », a‑t‑il annoncé, signalant que la tenue de ces engagements nécessite des partenariats et des investissements dans l'industrialisation de la filière et le développement du génie local.    

Basée en Allemagne, Dii compte 56 partenaires issus de 15 pays. Faisant sienne la mise en pratique accélérée de la vision Desertec, ses activités se concentrent sur la création d'un marché des énergies renouvelables à échelle industrielle issues d'Afrique du Nord et du Moyen‑Orient d'ici 2050. Dii a choisi le Maroc pour implanter sa première centrale solaire produisant de l’électricité.

vendredi 2 décembre 2011

Gilbert Meynier ravive les mémoires

Des moments inoubliables passés aux cotés de Gilbert Meynier lors de son dernier passage en Algérie. Entamée à Constantine et poursuivie à Skikda, Tlemcen, Oran, Mostaganem, Alger et Tizi Ouzou, entre le 8 et le 20 novembre dernier, la tournée a permis à ce grand ami de l'Algérie et de son Histoire de rencontrer des universitaires et des paysans. C'est à Benabdelmalek Ramdane et à Nekmaria (respectivement 32 et 85 km à l'est de Mostaganem) que l'illustre hôte des Algériens a retrouvé les traces des massacres coloniaux, notamment lors de la visite de la grotte de Nekmaria, où le sinistres Pelissier fera enfumer toute une tribu des Ouled Ryah -soit plus de 1200 personnes ainsi que leur bétail- entre le 18 et le 21 juin 1845. Ce sont ces moments d'émotions et de recueillement qui sont restitués à travers cette chronique en deux temps: un rappel sur le séjour dans le Dahra et une interview publiée dans El Watan Week End, pour parler de la mémoire et de la commémoration du 50ème anniversaire de l'indépendance.



Gilbert Meynier auprès des Ouled Ryah




Depuis le passage du géographe E Felix Gautier, à la fin du 19ème siècle, c’est la première fois depuis les enfumades ordonnées par Bugeaud et exécutées par Pelissier – entre le 19 et le 21 juin 1845, que la grotte de Ghar El Frachih -lieu du terrible drame-, reçoit un citoyen Français. C’est également la première fois qu’un historien ose s’engouffrer dans l’étroite ouverture de la grotte où reposent dans un indécent désordre, les restes d’hommes, de femmes et d’enfants, enchevêtrés les uns dans les autres pour l’éternité. Après avoir parcouru le sentier à chèvres qui mène au fond de l’oued El Frachih, le groupe parmi lesquels il y avait le vieux Hammoudi, ancien travailleur émigré revenu au pays, son fils Mohammed, Ahmed le gardien du patrimoine immatériel de la région, ainsi que l’agronome Farid Ouali qui a tenu à faire ce pèlerinage sur ce lieu symbolique et douloureux de la résistance d’un peuple et de l’acharnement d’un autre. La descente à travers les bosquets de chêne Kermès rabougris par la nature du sol, n’aura pas été aisée, en raison des fortes pluies qui avaient rendu le sol glissant. Nous sommes parvenus au niveau du lit de l’oued sans aucun dégât, ce qui est une gageure. Sur les berges, accrochées aux branches de Pistachia lentiscus, les débris végétaux ramenés par le flot sont la preuve d’une crue importante. Par moment, il était aisé d’évaluer la hauteur de l’eau à plus de 80 cm de hauteur. Pour ce petit ruisseau de moins d’un kilomètre, ne disposant que d’un insignifiant bassin versant, la prouesse parait absolument invraisemblable. Au fond de l’oued, de rares sédiments encore en dépôt dénotent de l’extrême pauvreté des terres en amont. Les gros affleurements de gypse, typiques de cette région, lavés par les fortes pluies de la semaine dernière, font impression sur les visiteurs. Très vite, s’ouvre devant nous l’énorme trou creusé par l’oued dans la montagne, donnant ainsi naissance au fameux plateau d’El Kantara sous lequel la rivière dans sa folie rejoint, de l’autre coté de la montagne, l’oued Zerrifa.




Un manuel calqué sur le modèle Franco Allemand


Selon les témoignages rapportés lors des enfumades de juin 1845, c’est sur ce plateau que le colonel Pelissier aurait dressé son camp. Ceci parait peu probable du fait que ses tentes se seraient trouvées sous la menace du feu allumé par la troupe aux ouvertures nord de la grotte. Quelqu’un fait remarquer que la position étant située sous les vents dominants du Nord Est -le fameux « chergui » très actif durant l’été -ce que les marins et les fellah connaissent très bien, les premiers pour s’abstenir d’aller en mer et les autres l’utilisant pour séparer le blé de la paille durant les battages-, Pelissier et ses aides de camp ne pouvaient installer leur PC sur le plateau d’El Kantara. Par contre, le mamelon se trouvant plus haut, exposé à la brise marine, offre encore de nos jours un panorama imprenable et surtout parfaitement éloigné de la fournaise que les soldats auront entretenu, deux nuits de suite, trois cent mètres plus bas. Gilbert Meynier, qui venait de faire connaissance avec le terrain des opérations, demande à combien se montaient les effectifs composant la troupe à Pelissier. « Deux milles cinq cents hommes dont 700 auxiliaires relevant du Makhzen », assène un de nos accompagnateurs, ce qui prouve que dès les premières années de la colonisation, la France, partout où elle passait, veillait à s’attacher le soutien et les services de certaines tribus indigènes. Une pratique qui atteindra son apogée lors de la guerre de libération, puisque le nombre de supplétifs de l’armée française aurait dépassé les 200.000 harkis et autre goumiers. Manifestement très ému par la visite de la grotte, Gilbert Meynier n’ pas cessé de poser des questions sur les souffrances endurées par la région du Dahra en particulier et par l’ensemble de l’Algérie en général. Lorsque nous lui demandons ce qu’il serait possible de faire à l’occasion de la célébration du 50ème anniversaire de l’indépendance, l’historien et le grand ami de l’Algérie parlera de l’incontournable reconnaissance par l’Etat Français de ses crimes en Algérie du fait de l’acte colonial. Ajoutant que la création d’une association d’historiens des deux pays devrait s’atteler à écrire une nouvelle page de cette histoire commune à l’image du manuel d’histoire Franco Allemand.



Un ouvrage à la fois dépassionné et objectif qui rendrait justice au peuple algérien et à son histoire. Dans toute sa diversité et dans toutes ses vicissitudes.







Voici l'interview publié dans El Watan Week End du 02/12/2011 lien : http://www.elwatan.com/weekend/enaparte/il-est-grand-temps-pour-les-historiens-et-les-universitaires-des-deux-rives-d-ouvrir-ces-chantiers-memoriels-02-12-2011-149402_180.php


Gilbert Meynier : «Il est grand temps pour les historiens et les universitaires des deux rives d’ouvrir ces chantiers mémoriels»


Rencontré en marge de sa tournée en Algérie, l’historien Gilbert Meynier revient sur la relation entre la France et l’Algérie à moins d’une année du 50e anniversaire de l’indépendance. Le professeur émérite de Nancy II n’épargne ni les responsables algériens ni les responsables français, et appelle les historiens des deux pays à se pencher sur ce qu’il appelle les «chantiers mémoriels».

-Entre la France et l’Algérie, le contentieux s’éternise. Comment dépasser ces douloureux évènements que la France coloniale a fait subir au peuple algérien ?

Cela passera nécessairement par la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans les massacres et autres traumatismes des Algériens. Mais je n’aime pas utiliser le terme de repentance, car il a une connotation catholique, et le terme d’excuses me paraîtrait dérisoire. Cette reconnaissance, selon le droit international, donne droit à des réparations de la part de l’Etat français.

-A la veille du 50e anniversaire de l’indépendance, comment l’historien et ami de l’Algérie imagine-t-il l’avenir entre nos deux pays ?

Pour moi, il serait normal que les historiens des deux rives parviennent à concevoir un manuel d’histoire franco-algérien. Le travail devrait être confié à une association d’historiens qui soient capables de travailler à distance de tous les pouvoirs, de toutes les pressions et de toutes les institutions. Ils doivent impérativement être indépendants et pouvoir se réunir en comité de rédaction d’une plateforme qui servira de trame de départ. Je rappelle que le manuel franco-allemand a mis quinze ans à se mettre en place. Il faudrait impérativement se libérer des carcans, tant au Nord qu’au Sud.

-Est-ce qu’on peut imaginer la naissance de cette instance, qu’on pourrait appeler comité mixte, sans un geste de la France ?

Il faudrait que le geste soit à la fois celui de l’Etat français et de l’Etat algérien pour garantir cette indépendance.

-La même question a été posée le 19 septembre dernier à l’ambassadeur de France, qui a répondu : «Le 50e anniversaire, c’est l’affaire des seuls Algériens…»

Avec cette droite au pouvoir, on ne pourra rien faire, mais j’ai bien peur qu’avec Hollande, ça ne soit guèremieux !Il est impératif que la France fasse une déclaration solennelle qui prenne acte du fait colonial et de ses conséquences sur le peuple algérien, notamment les massacres, les crimes coloniaux, les dépossessions qui sont le fait des décisions de la puissance publique française, c'est-à-dire de l’Etat français.

-Y a-t-il une chance pour que cette déclaration intervienne alors que la France sera en campagne pour la présidentielle ?

Le minimum serait d’assortir cette déclaration de reconnaissance d’une proposition d’indemnisation pour les victimes ou leur descendance. Cependant, je ne pense pas que pour 2012, il y ait le moindre espoir de voir l’Etat français aller dans ce sens. Car pour avancer, il faut avoir des hommes ayant le sens profond et séculaire de l’Etat. Malheureusement, ces hommes font défaut en France actuellement.

-Que dire de la responsabilité de l’Etat algérien ?

Je pense qu’en Algérie, ce dossier est traité un peu à la petite semaine. On agite quelques relais, le temps de faire mousser les relations, et tout rentre dans l’ordre. Je me souviens que le lendemain du vote de la loi scélérate du 23 février 2005 faisant l’apologie du colonialisme, ce sont les intellectuels français qui ont réagi les premiers. Dès le mois de mars, nous avons constitué un comité et fait une déclaration sans détour quant au rejet du système colonial. L’Algérie n’a réagi qu’en juillet, lors de la fête de l’Indépendance. Depuis quatre ou cinq ans, il n’y a guère eu que des demandes tactiquement conjoncturelles de «repentance». Ceci dit, l’alinéa le plus scandaleux de l’article 4 de cette loi («les aspects positifs de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord») a été salutairement abrogé en février 2006.

-Vous aviez ensuite organisé un colloque franco-algérien sans un sou de soutien de l’Algérie…

Oui, en effet. En 2008, nous avions réuni plus d’une centaine d’intervenants et sollicité des sponsors, dont l’ambassade d’Algérie ainsi que le ministère de la Culture. Nous avions été soutenus par l’Ecole normale supérieure de Lyon qui a mis à disposition la salle, le député PS Jean-Jacques Queyranne, président de la région Rhône-Alpes, ainsi que les associations France Algérie, le Mouvement des Algériens Rhône-Alpes, la Cimade et Coup de Soleil, qui ont tous mis la main à la poche, sauf les autorités algériennes.

En revanche, lors de l’avant-dernière séance consacrée aux femmes, pendant qu’une chercheuse algéro-canadienne intervenait, du fond de la salle, s’est levé un énergumène qui hurla : «On en a marre de ces histoires de bonnes femmes, je veux qu’on parle de nos deux millions de martyrs !» Très vite je suis intervenu pour lui demander de quitter la salle. Il s’est exécuté sur-le-champ et à la fin de la séance, il est venu vers moi et m’a dit : «Toi, je sais que tu viens souvent demander des visas, saches que tu n’en auras plus.» J’ai appris par des amis algériens que c’était un sous-agent du consulat d’Algérie à Lyon. L’aide des autorités algériennes, on l’attend toujours. Du reste, jamais le collectif d’associations organisatrices du colloque n’a jamais reçu la moindre réponse à nos nombreuses sollicitations.

-Avez-vous eu des défections d’historiens algériens ?

En effet, malgré nos faibles moyens, nous avions sollicité douze historiens algériens. A notre grande surprise, deux d’entre eux, malgré plusieurs rappels du secrétariat du colloque, n’ont jamais envoyé le texte de leur communication. L’une portait sur l’histoire officielle algérienne. Ce qui prouve combien il est difficile de parler de cette histoire officielle.

-Comment expliquer votre passion pour l’Algérie et votre intérêt pour la langue arabe ?

Durant l’été 1963, j’ai été enseignant dans le bidonville de Oued Ouchayah, entre El Harrach et Hussein Dey, et pendant deux mois, nous avons enseigné aux habitants de ce taudis des rudiments de français. Très vite se posa pour moi la question de l’utilité d’enseigner en français à ces citoyens algériens. Pour moi, l’apprentissage de l’arabe était évident. Pourtant, à l’aube de l’indépendance, très peu d’Algériens parlaient arabe. Très vite, le régime de Ben Bella a pris les choses en main pour imposer l’arabisation au pas de charge.

-De nos jours, en France, le nombre de Franco-Algériens est bien plus élevé que durant la colonisation…

C’est un véritable retournement de l’histoire. Il en est de même de l’apprentissage du français en Algérie, que la France coloniale n’avait pas développé, se souciant plutôt de laisser les Algériens dans leur ignorance. Paradoxalement, c’est l’Algérie indépendante qui aura donné au français ses lettres de noblesse auprès des jeunes Algériens, puisqu’il est enseigné dès l’école primaire.

-L’indemnisation des Algériens coûterait une fortune au Trésor français. Où trouvera-t-il l’argent ?

Ils n’ont qu’à puiser dans les paradis fiscaux ou dans les déclarations fiscales de Johnny Hallyday. D’autant que c’est le copain du président Sarkozy. Qui serait bien inspiré de mettre en application la fameuse taxe Tobin sur les transactions financières. Ce prix Nobel d’économie avait calculé qu’une taxe de 0,5% sur les transferts de capitaux durant deux exercices budgétaires pourraient effacer toute la dette du Tiers-Monde.

-N’est-ce pas un peu utopique ? Les Américains ne marcheront jamais !

Non ! L’économiste qui a à mon sens le mieux analysé la situation actuelle est l’ancien des impôts du ministère Hamrouche, Ahmed Henni, actuellement professeur et ex-doyen de la faculté d’économie de l’université d’Artois, dans son livre à paraître prochainement chez L’Harmattan sur le «capitalisme rentier».

-Vous avez visité la grotte de Nekmarya, là où Pélissier fera périr dans d’atroces souffrances toute une tribu des Ouled Ryah, soit 1200 femmes, enfants et adultes. Ce sont des descendants de cette tribu qui vous ont accueilli. Qu’est-ce que cela vous fait d’être le premier historien à rentrer dans cette grotte ?

Une très grande émotion. C’est aussi l’opportunité de lancer un appel aux historiens afin qu’ils se penchent sur ces évènements douloureux et graves dans une grande sérénité. Il nous appartient de regarder l’histoire en face et d’en parler avec détachement. Il est grand temps pour les historiens et les universitaires des deux rives d’ouvrir ces chantiers mémoriels.

-Le terme de révolution pour désigner les évènements de Tunisie, d’Egypte, de Libye… vous paraît-il approprié ?

Nous sommes dans le système de thawra, on traduit souvent thawra par révolution. On n’est pas au même niveau que la révolution anglaise ou française, ni celle de 1917 où les fondements du système ont été profondément changés. Je parlerai plutôt d’insurrections, de mouvements protestataires. Je n’ai pas vu, dans le cas tunisien, de personnes aux idées affirmées et un programme pour l’avenir. J’ai vu des gens qui réfléchissaient sans avoir de programme. Au début, je pensais que la pesanteur de l’habitude finirait par l’emporter. La Tunisie semblait plutôt florissante, avec son économie et son tourisme.

-La Tunisie est elle-mûre pour une solution à la turque ?

C’est ce que prétend Ghannouchi. Il soutient qu’il sera le «Erdogan» du monde arabe. Personnellement, je pense qu’Erdogan est quelqu’un de sensé et qu’il n’est pas un fanatique. Mais en ce qui concerne le peuple tunisien, il me donne l’impression d’avoir perdu plusieurs de ses repères. Il faut se rendre à l’évidence, Ennahda a fait plus de 40%, alors que durant l’été, les sondages le créditaient de 30%. Il faut bien comprendre que ce sont les masses populaires qui ont voté, alors que les partis de gauche ou laïques n’ont aucun contact avec le peuple. J’ai trouvé le discours de Moncef Merzouki très pragmatique. Ceci m’interpelle, moi qui n’avais pas cautionné le processus de Sant’Egidio, au point où j’en suis à me demander dans quelle mesure un leader comme Abdelkader Hachani pouvait évoluer en un «Erdogan» algérien. Je n’en dirais pas autant des autres leaders islamistes d’Algérie.

Aziz MOUATS




Exergue : Pour avancer, il faut avoir des hommes ayant le sens profond et séculaire de l’Etat. Malheureusement, ces hommes font défaut en France actuellement.

Bio express :

Gilbert Meynier, 69 ans, est un historien français spécialiste de l’Algérie, professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Nancy II. Docteur en lettres et titulaire d’un DEUG d’arabe en 1984, il est notamment l’auteur de L’Algérie révélée, La Première Guerre mondiale et Le premier quart du XXe siècle (Droz, 1981), Histoire intérieure du FLN 1954-1962 (Fayard, 2002) et Le FLN, documents et histoire, 1954-1962 (avec Mohammed Harbi, Fayard, 2004).

Il a collaboré à la publication du deuxième volume de l’Histoire de la France coloniale (Armand Colin, 1990), et dirigé L’Europe et la Méditerranée (L’Harmattan, 1999) et L’Algérie contemporaine : bilans et solutions pour sortir de la crise (L’Harmattan, 2000).

Suite à la publication de cet entretien,  j'ai reçu les deux mises au point suivantes de la part du Professeur Gilbert Meynier:
-1- je n'ai pas pris position publique sur l'accord de Sant'Egidio que je n'avais pas à "cautionner" ou à ne pas cautionner : je ne suis pas Algérien et je ne me sens en aucun cas le droit de prendre des positions publiques sur les questions qui concernent les citoyens algériens.
-2- Sur la langue parlée par les Algériens à l'indépendance: je voulais juste souligner que peu d'Algériens parlaient français, simplement du fait de la faiblesse de la scolarisation dans l'Algérie coloniale! D’après les chiffres officiels, 5% d'enfants étaient scolarisée en 1914, moins de 15 % en 1954 -en fait probablement moins  (scolarisation qui s'est accrue in  extremis avec de Gaulle et le plan de Constantine). Mais il est évident qu'à l’indépendance, une majorité d'Algériens parlaient arabe dialectal. 

Aziz Mouats



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