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L'Ami Nouschi tel qu'en lui même



 André Nouschi sur Boussayar ça n'a rien de banal tant l'amitié qui me lie à cet immense historien est forte. C'est grâce à Gilbert Meynier, son élève - André Nouschi a été le directeur de thèse de Gilbert Meynier- que j'ai eu l'immense privilège de croiser cet intellectuel juif, natif de Constantine et incontournable connaisseur des tribus du Nord Constantinois...donc un proche de ma famille et de mon pays...avec qui il m'arrive de partager les joies et les peines et qui est un lecteur assidu de Boussayar...en attendant de vous livrer une recension de son livre, ici un entretien accordée à Nadjia Bouzeghrane d'El Watan Paris...



André Nouschi. Historien
«La liberté, bien le plus précieux»
le 30.03.13 | 10h00

A 91 ans, il vient de rééditer son livre majeur sur la colonisation de l’Algérie.
- Vous avez soutenu votre thèse en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie. Cela a dû vous valoir de grandes pressions pour que vous renonciez à votre projet ?
 Durant mes années de recherche, pour garder ma liberté, je me suis abstenu totalement de parler de ma thèse à qui que ce soit à Constantine. Je savais que l’histoire de la colonisation était sous surveillance, a fortiori si on voulait la critiquer. J’ai donc pris toutes mes précautions. J’ai eu de la chance, car le conservateur des archives, André Berthier, était archéologue et ignorait tout du contenu de son dépôt (Ndlr : en 1954, le découvreur de l’emplacement de Cirta avait été nommé directeur des archives de l'Est algérien). J’avais donc une liberté totale d’aller prendre mes cartons encore tout poussiéreux sur les étagères. Je descendais au  sous-sol et  prenais ce que je voulais. Il m’est même arrivé d’emporter chez moi les volumes du «Tableau des Etablissements français», une mine inépuisable d'informations. Personne ne m’a jamais rien demandé. J’ai donc disposé d’une entière liberté de recherche. Mais je n’ai jamais rien dit de mes découvertes. Donc pas de  censure, pas  d’intimidation. Quand on m’interrogeait, je répondais par des propos vagues et peu précis. Impossible de me situer où que ce soit. D’où ma réponse à Jean Dresch (Ndlr : agrégé d’histoire-géographie en 1930, spécialiste du Maghreb) : «Ici, je ne suis vu par personne !». C’était une chance inespérée, évidemment. J’avais toute confiance en Dresch bien sûr, car il était mon seul confident avec Marcel Emerit, professeur à l’Université d’Alger, qui a aussi toujours été très discret sur mon compte.

- Mais n’avez-vous jamais rencontré d’obstacle ?
 Si, puisque quand j’ai demandé à consulter les archives de la Banque de l’Algérie, elles m’ont été refusées. Le second problème est venu quand l’administration, à travers de Graeve (directeur de cabinet du gouverneur général de l’Algérie, Roger Léonard), m’a interdit de consulter les archives du séquestre de Mokrani. Je les avais déjà vues dans le détail, mais je n’ai pu les citer dans mes notes de référence. En retour, j’ai refusé de mêler ma recherche et mon activité politique. Je militais mais j’étais aussi chercheur ; ce n’était pas facile. La vraie question s’est posée quand j’ai créé avec quelques collègues l’Université populaire avec l’aide de la Bourse du Travail, de la CGT et, latéralement, du Parti Communiste Français. Je m’en suis tiré en analysant les problèmes de l'Algérie en 1950. Ils étaient la suite logique de mes recherches, mais je ne le disais pas. L’Université populaire a duré presque cinq ans avec, comme animateurs, J.F. Lyotard, D. Champeaux, E. Néplaz.


- Dans la préface de votre livre, l’historien Gilbert Meynier vous décrit comme une personnalité dense, riche, à multiples facettes. Comment vous décririez-vous ?
  Je me suis fait tout seul. Je n’avais aucun appui dans l’Université. J’en ignorais les mécanismes, y compris quand j’étais étudiant. J’avais tout à apprendre et à découvrir. Il fallait deviner, pour ne pas se tromper et prendre la bonne route. Je n’étais le fils de personne. Mes études universitaires avaient été raccourcies : une licence, donc 4 certificats, en un an pile. Le trait majeur de ma vie ? Je suis un autodidacte, car il n’existait alors aucun enseignement universitaire pour la recherche. Les professeurs d’université faisaient comme si la recherche allait de soi et ne posait pas de problème. D’où l’attention que j’ai accordée aux questions de méthode et de pédagogie. Mon premier manuel a été Initiation aux études historiques. Je l’ai écrit en pensant à ce que j’étais quand j’ai commencé. Apprendre à apprendre. Avant ce manuel, rien n’existait pour les étudiants. Une fois publié, le livre est devenu le meilleur compagnon des étudiants en histoire. L’autre aspect, c’est que rien n’est acquis sans travail. Et ce que l’on a acquis peut être transmis aux autres, si l’on a un certain talent pédagogique. Le troisième aspect est la curiosité. J’ai toujours eu envie de combler mes ignorances. D’où cette thèse avec ce titre : Enquête sur… Car il s’agit bien d’une enquête. J’ai découvert au passage le mécanisme du sous-développement, au cœur du capitalisme contemporain.
Quand j’ai voulu, après la thèse, travailler sur la politique arabe de la France, au Maghreb et au Machreq, j’ai alors buté sur les affaires pétrolières, à cause du Proche-Orient. J’ai découvert qu’aucune étude sérieuse n’existait sur le pétrole en France. Je m’y suis lancé à partir des archives de la CFP (Ndlr : Compagnie française des pétroles, 1924-1985, ancêtre de Total) et je suis devenu historien français du pétrole : un monde immense. La recherche était plus confortable, parce que plus classique.


- Et s’agissant de votre personnalité ?
  Un trait essentiel, c’est la lutte contre ce que je considère comme l’injustice, l’inégalité. D’où mon engagement politique, dès 1936, contre Mussolini et le fascisme (guerre d’Ethiopie), contre le franquisme et le nazisme, contre Vichy et Pétain, ennemi de la démocratie ; pour de Gaulle, pour les Alliés ; contre les racismes de toutes sortes... Ma désertion de l’armée Giraud et mon engagement chez de Gaulle (j’ai été condamné à mort par contumace par le Tribunal militaire de Constantine, en 1943). Je suis profondément antiraciste et archi-tolérant. Je respecte toutes les croyances, toutes les fois. Mais qu’on respecte mon credo d’agnosticisme et ma liberté de penser. Je regarde la liberté comme le bien le plus précieux. Elle est aussi précieuse que l’air que je respire.


- Vous refusez la nationalité algérienne alors que vous avez accompagné, par vos connaissances, les négociateurs algériens des Accords d’Evian et, plus tard, des hommes politiques algériens comme Mohamed Sahnoun. Quel lien gardez-vous avec l’Algérie ?
  Je suis né français et algérien. Je parle français et arabe. J’adore les histoires de Djeha et les Contes de Perrault.  Pourquoi, après avoir aidé le FLN, ne suis-je pas devenu algérien ? Parce que, comme je l’ai dit à Claude Estier (Ndlr : personnalité politique socialiste, à l’époque journaliste), à Tunis, en 1962,  j’étais né en Algérie et que ma famille était d’origine juive. Je savais l’intolérance de l’Islam envers les juifs (dhimmis). En France, ils étaient citoyens, égaux aux autres non juifs, malgré Vichy, malgré le racisme latent. Mais quand mes amis Mohamed Sahnoun ou Mohammed Bedjaoui m’ont demandé une aide, je l’ai fait sans me poser de question, pour aider l’Algérie et les Algériens à exister.

 
Repères :
Cette interview a été réalisée suite à la réédition par les éditions Bouchène de la thèse d’André Nouschi, Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête jusqu’en 1919, dans une version revue et corrigée (2012, 768 p). Cinquante-trois ans après sa soutenance (1959), suivie de sa publication (1961), cet essai d’histoire économique et sociale qui avait défrayé la chronique en allant aux tréfonds du système colonial en Algérie, a gardé tout son intérêt.
Son auteur souligne qu’«aucun éditeur français n’a pensé à ce livre, sans doute par inculture ou ignorance», car «le niveau de vie se vend moins bien que la mémoire en France de la guerre d’Algérie».
Aussi, souhaite-t-il qu’on regarde plus, aujourd’hui, «les effets de la colonisation en Oranie, dans l’Algérois, dans les campagnes d’abord ; dans les villes aussi», que soient aussi analysées «les archives des confréries religieuses en Algérie», que soit élargie «la recherche ouverte par Merad sur le réformisme».
Et d’ajouter que «jadis, l’historien A. Temimi  avait ouvert les archives turques sur les biens habous». André Nouschi se demande «pourquoi les Algériens ne continueraient-ils pas dans cette voie», estimant que «l’histoire de l’Algérie coloniale ne peut être renouvelée que par les Algériens».
L’historien algérien, Ahmed Taoufik El Madani, avait qualifié le livre de Nouschi de «goutte d’eau… après la traversée du désert».
En 1962, le Pr Marcel Emerit écrivait : «Aucun ne pourra se passer de cette enquête austère, ardue, mais richement documentée et d’une parfaite liberté d’esprit». L’historien Gilbert Meynier, préfacier de la réédition, considère qu’il s’agit d’une «œuvre incontournable sur l’histoire de l’Algérie coloniale». A propos de l’auteur, il signale qu’il «est issu d’une famille juive du Maghreb : les ancêtres de sa mère, originaires d’al-Andalus, via le Maroc, sont venus en Algérie au XVIe siècle ; ceux de son père, judéo-italiens originaires de Livourne, s’y sont installés en 1736». Né en 1922 à Constantine, André Nouschi s’est engagé dans la Résistance en 1942.
Après la guerre, il se consacre à la recherche. Il a publié des ouvrages de référence sur le nationalisme algérien, la colonisation, le pétrole, la géopolitique, le Proche-Orient et la Méditerranée. Fidèle à ses engagements, il a adressé à l’ambassadeur d’Israël à Paris, en 2009, une lettre ouverte, affirmant : «Vous vous conduisez comme des voleurs de terres et vous tournez le dos aux règles de la morale juive. (…) Comment les juifs qui ont tant souffert peuvent-ils imiter leurs bourreaux
hitlériens ?»


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