Accéder au contenu principal

Tirs croisés sur nos mémoires

Alors que les lampions commencent déjà à se faner sur notre cinquantenaire, voilà que le défilé du 14 juillet nous donne l'occasion de revisiter notre histoire coloniale. En effet, sur l'un des chars, une plan serré aura permis aux téléspectateurs non avertis de lire ceci: " Constantine 1837". Très vite, de nombreux observateurs, dont Boussayar, ont réagit à ce qui s'apparente à une malsaine provocation de la part de l'armée Française. En effet, pourquoi ce choix et pourquoi à ce moment précis où l'arrivée de François Hollande à l'Elysée semble ouvrir de perspectives prometteuses quant à une reconnaissance officielle de ses crimes coloniaux par la France? A l'évidence, 50 ans après avoir été chassé d'Algérie, le cercle algérianiste qui recoupe ce que l'extrême droite fasciste et militariste a de plus rétrograde, ne peut se satisfaire d'une relation apaisée entre l'Algérie et la France. Après, si certains nostalgiques invétérés continuent de tenir ce discours rétrograde, c'est bien leur droit; ce qui l'est moins, c'est lorsque ces manifestations sont relayées  par les médias publics et qu'elles sont le fait d'une institution républicaine comme peut l'être une armée. Outre son coté provocateur, ce char de l'armée, nous interpelle, citoyens et état Algériens, en ce sens qu'il ravive une mémoire qui peine à ce cicatriser. Un comportement provocateur qui n'a pas entrainé le moindre mouvement de protestation, ni au niveau de l'état Français ni à celui de l'Algérie. Pourtant, quelle gloire peut tirer l'armée française d'une bataille inégale, injuste et ravageuse, d'autant qu'elle opposa une population civile à une armée où le nombre d'officiers génocidaires est d'une telle éloquence. Ces mêmes officiers, qui durant les années de conquête s'illustreront surtout par les massacres et autres enfumades commis sur des populations indigènes démunies et sans défense. C'est Brahim Senouci, lors de sa conférence inaugurale des soirées du cinquantenaire, organisées par l'infatigable Med Bahloul au sein de l'IDRH de Canastel, qui rappelait que la plupart des tortionnaires du peuple algérien se sont retrouvés aux Invalides et ce malgré l'opposition soutenue des intellectuels de France et d'Algérie. C'est lui même qui fera un subtil parallèle entre le Panthéon Français et celui de Tokyo, la capitale de l'empire du soleil, rappelant que les incessantes réprobations de la Chine, ont fini par avoir raison de l'entêtement du Japon, l'obligeant à cesser les fastueuses célébrations de généraux connus pour leurs exactions et crimes en l'endroit du peuple chinois.  Accolées à l'intensité des échanges commerciaux entre les deux puissances asiatiques, les  récriminations répétées de la Chine sont parvenues à  donner un cachet délétère à un acte fondateur de l'arrogance japonaise. Mais dans ce cas, la volonté politique a prévalu sur tout le reste. malheureusement le char de la honte, celui se réclamant d'une bravoure jamais démontrée, n'a trouvé aucune réprobation officielle des deux cotés de la méditerranée. Mais, contrairement à ses dirigeants, le peuple algérien dispose encore de quelques ressorts de fierté que ni les chars de la honte, ni l'amnésie ne pourront taire. Ci dessous deux points de vue diamétralement opposés, celui de Badr Eddine Mili et de Abdelali Merdaci, deux Constantinois que tout oppose et qui s'affrontent sur les colonnes du Soir d'Algérie.


Badr’Eddine Mili semble s’étonner (Le Soir d’Algérie, 16 juillet 2012) que dans le défilé militaire du 14 Juillet, à Paris, un char rappelle Constantine et l’année 1837, celle de sa prise par l’armée française de conquête, dans la nuit désolée du 12 au 13 octobre. Le fait en soi est curieux, lorsqu’il ne verse pas dans la déplaisante démagogie. En quoi revient-il à un Algérien – farouchement indépendant et Badr’Eddine Mili l’est assurément, me semble-t-il — de mesurer les hommages de l’armée d’un pays étranger à son passé, à ses passés impériaux, républicains et coloniaux et en être publiquement outragé et mortifié ?
Faudrait-il exiger d’une institution d’un pays étranger, qui a été certes, hier, notre ennemi, de renier ce qu’ont été ses engagements et les combats qui ont forgé son histoire singulière ? Au nom d’un réalisme politique hasardeux. C’est bien de cela qu’il s’agit. Algérien et Constantinois, attaché à l’histoire de mon pays, et plus particulièrement à l’histoire tourmentée de ma cité, je ne me sens pas le droit de juger ou de censurer les célébrations de l’armée française. «CONSTANTINE 1837» sur un tank français, dans une manifestation commémorative qui s’adresse aux Français, ne m’émeut pas. Et je n’en ferai pas un problème de conscience. Il est vrai, que le 13 octobre 1837, à Constantine, retentissent tragiquement des blessures infligées à notre humanité. Comment, cependant, nier que les événements qui s’y déroulent appartiennent à la France, à son armée et à son aventure coloniale ? Mais, plus encore, aux Constantinois, dont il faudra se résoudre à dire les responsabilités dans une sombre déroute, longtemps inconsolée. Cent soixante-quinze ans, après le 13 octobre 1837, les historiens algériens n’ont pas su écrire cette page douloureuse et en relever les dures vérités. Le Traité de la Tafna, signé le 30 mai 1837 par Abd El Kader et Bugeaud, a rendu possible la prise de Constantine, stratégiquement isolée par l’envahisseur, désertée par le bey Ahmed (qui continuera, jusqu’en 1848, à guerroyer dans les sables au nom de la Sublime Porte, en rêvant de réinstaurer le glaive turc sur le pays ravagé) et par le gros de ses troupes, repliées dans les hautes plaines. Au bilan français du 13 octobre 1837, on recensa la disparition du général Danrémont et du colonel Combes et d’une centaine de soldats, sous les fortifications minées de la citadelle aérienne. Il y eut, sans doute, dans cette entreprise impérialiste française plus de victimes emportées par les fièvres dans les marécages de Sidi-Mabrouk que dans son éprouvant siège. Je m’attriste que — dans le décompte d’une journée sans gloire pour les Constantinois — soit convoqué à titre de rappel, par Mili, sur le registre d’une gravité cauteleuse, le spectacle effarant de ces «femmes, vieillards et enfants, jetés dans les précipices du Rhumel». Il convient de signaler que seules les femmes — sans distinction d’âge et de condition sociale — ont été poussées dans les précipices qui enserrent le rocher, subissant — en cette affligeante circonstance — la tyrannie des pères, maris et frères, qui les ont sacrifiées pour préserver leur honneur et aussitôt tomber dans la flétrissure de la reddition. Malek Bennabi a noté cette marche suicidaire des femmes, longtemps remémorée dans sa famille : «Mon aïeule, Hadja Baya, a vécu cette tragédie. Son père et sa mère, la poussant devant eux à travers les rues d’une ville en désarroi, la conduisirent au bord du précipice, comme Abraham avait conduit jadis son fils Ismaïl pour le sacrifice propitiatoire sur l’autel de Dieu. Cette fois, mon aïeule devait être immolée sur l’autel d’une patrie détruite pour sauver l’honneur d’une famille musulmane» ( Mémoires d’un témoin du siècle [1905-1973], Alger, Samar, 2006). Voilà le mot juste qui éveille le drame nocturne des Constantinoises au mois d’octobre 1837 : immolées ! J’ai aujourd’hui une pensée pour ces femmes qui ne sont sorties du gynécée — où elles étaient enfermées – que pour se perdre dans les coupantes falaises du martyre. Longtemps, au XIXe siècle, des veillées sororales éplorées ressourceront, dans le secret des patios embrumés, un chant de deuil, d’une désespérance jamais comblée :
Mon cœur est consumé par une flamme ardente
Car les chrétiens ont pris Constantine
Ô feu de mon cœur ils détruisent les mosquées
Où donc est le Croyant qui vaut dix hommes
Et dans le bras vengeur
Brandira la lame, ceindra l’épée,
Fera éclater la poudre et charger les fusils ?
Mais où étaient les cortèges de croyants dont chacun pesait dix hommes ? Les Constantinois devraient aujourd’hui encore porter l’opprobre de cette journée du 13 octobre 1837 où la seule liberté consentie à leurs femmes était de mourir – de mort violente — sur le lit putride du Rhumel. Qu’ils apprennent à lire leur propre histoire et à en faire un destin avant de s’en prendre à celle que savent écrire les autres. Ce serait une canaillerie de faire de cette date, de Constantine – qui n’aspire plus aujourd’hui qu’à être une ville d’amitié et de paix — et surtout de ce pacifique blindé du 14 Juillet sur les Champs-Élysées, qui n’est pas un stigmate jeté sur le front de l’auguste Algérie, des objets de ressentiment dans ses relations avec la France. Comment ne pas céder à ce cri salutaire : «Arrête ton char Mili !»
A. M.



Par Badre’eddine Mili, Ecrivain
Si les martyrs Boudjeriou, Hamlaoui, Aouati, Zaâmouche, Kitouni, Mentouri, Boudraâ, Meriem Bouattoura, Kaghouche et, avant eux, El Hadj Ahmed Bey, Benaïssa et Belabdjaoui revenaient, cette semaine, à Constantine et lisaient ce que les pyromanes de l’histoire et les adorateurs du veau d’or écrivent sur leur combat, ils reprendraient, sans doute, les armes pour parachever leur œuvre et laver l’injure faite à leur sacrifice suprême.
Ils constateraient avec stupeur et effarement, en ce cinquantenaire très révélateur, combien la gloire et la noblesse de leur victoire ont cédé, dans certains milieux, la place à la fascination du défaitisme et comment les révisionnistes de tous bords et de tout acabit redoublent de férocité et sonnent la charge contre la mémoire de toute une nation. Je n’aurais jamais pensé, un seul instant, que des personnes, apparemment maîtresses de leur raison, suffisamment dotées en faculté de discernement pour faire la différence entre l’idéologie et la science, soient subitement frappées de cécité et puissent s’autoriser, au nom d’on ne sait quelle aura ou représentativité historique et sociale, de blanchir les crimes de la colonisation, allant jusqu’à accorder leur ridicule caution à un défilé de chars français baptisés du nom de batailles d’extermination que celle-ci a menées durant l’occupation, en Algérie. Abdellali Merdaci, puisqu’il s’agit de lui, ose même se donner la douteuse liberté de dénier, à quiconque, le droit de perturber le bel et «pacifique» ordre de marche et la sérénité de cette démonstration macabre, nous chapitrant, au passage, en décrétant que chaque armée est légitimement fondée à glorifier les faits d’armes qui font sa «grandeur», fussent-ils criminels, sans que les «démagogues» et les «canailles» que nous sommes aient à s’en offusquer. Et nullement gêné par ce «détail» insignifiant, comme il le confesse sans mettre de gants, c’est tout juste s’il ne nous ordonnait pas de circuler parce qu’il n’y a rien à voir ! Mais, ma parole, j’ai la berlue, j'hallucine ou quoi ? Je me pince le bras et je me pose la question : où suis-je là ? Dans mon pays ou dans un bantoustan dans lequel j’aurais été parqué, au cours d’un profond sommeil, sans que je m’en rende compte, par une compagnie de bérets rouges de retour ! Et cela intervient au moment même ou la France officielle commémore, avec une grande solennité, la rafle du Vel’ d’Hiv’ et où un ancien chef nazi, âgé de 97 ans — excusez du peu—, traqué par les Klarsfeld et les agences du Mossad, a été arrêté et sera, immédiatement, transféré en Israël pour être, certainement, jugé, de façon expéditive, condamné à mort, exécuté et ses cendres jetées en haute mer, comme le furent, dans les années soixante, celles d’Adolf Eichmman. Les juifs qui se sont forgés, vis-à-vis de leur mémoire, une doctrine inébranlable et élevé la shoah – avec toutes les réserves qu’on peut formuler sur son utilisation machiavélique contre le peuple palestinien — au rang de source de législation, y compris dans des Etats étrangers souverains, pour interdire sa remise en cause ou sa dénégation, ne s’embarrassent pas de ce genre d’ états d’âme ainsi que le font certains de nos Tartuffes, subjugués, les pauvres naïfs, par les formules des laboratoires néocoloniaux et néo-harkis du type «histoire partagée» et «regards croisés», destinées à faire passer notre guerre de Libération par pertes et profits. Imaginez que l’armée allemande, qui n’en a pas encore le droit, s’amusait à faire défiler, sous le grand arche de la porte de Brandebourg, des chars portant le nom de code d’«Oradou», «Sedan 1870», «Guy Môque» ou «Jean Moulin», vous verrez, sur-le-champ, déferler, de la Bastille à la République, le peuple, le gouvernement et le chef de l’Etat français, en personne, pour protester contre ce qui sera jugé comme une provocation, de la même façon que le fit, naguère, Mitterrand en compagnie de ses ministres, Fabius, Jospin, Joxe, Lang, Badinter et des responsables de toutes les institutions nationales, kipa sur la tête, afin de condamner, dans une manifestation du 3e type, la profanation, par le Front national, de tombes juives à Carpentras. Alors, vérité en deçà, mensonge au-delà ? L’opinion algérienne s’attendait légitimement à ce que ce soit le chargé de communication de l’ambassade de France à Alger — si d’aventure il aurait bien voulu le faire — qui s’explique sur ce fâcheux impair qui vient jeter la suspicion sur les sentiments réels de «la grande muette» française à propos de la gestion du débat sur la mémoire, dans une conjoncture où les nouveaux dirigeants socialistes tentent de décrisper les relations entre notre pays et le leur. Eh bien non ! C’est un professeur d’université, qui pense qu’avec un diplôme de psy on peut insulter l’Algérie, qui y supplée, gracieusement, s’autosaisit de la question, remonte même plus loin pour apporter de l’eau ou moulin de nos ennemis et s’en va nous faire la leçon, règle en main, l’index vindicatif pointé sur nos turpitudes et nos responsabilités anciennes qui nous ont valu la déroute sur les remparts de Constantine, un certain 13 octobre 1837. Par un curieux masochisme qui aurait fait le bonheur des analyses de Frantz Fanon, il pousse — le malheureux ! – le bouchon jusqu’à affirmer que les victimes emportées par les fièvres des marécages de Sidi Mabrouk étaient plus nombreuses que celles de la bataille elle-même et que les Constantinois — les lâches ! – abandonnés par El Hadj Ahmed Bey, seulement intéressé par restaurer le glaive turc sur le pays ravagé, ont jeté leurs mères, leurs épouses, leurs filles et leurs sœurs dans les ravins du Rhummel pour les soustraire à l’infamie du viol et sauver, ainsi, leur honneur d’infects machistes. J’ai beau tourner et retourner la question dans tous les sens afin de trouver un brin de rationalité et de responsabilité à cette énormité, j’ai dû m’avouer vaincu et conclure qu’on a affaire là — et je suis généreux — au pètage de plombs d’un homme frappé par les coups de soleil d’une ville dont je connais les rigueurs estivales pour y avoir, longtemps, vécu. Je pense même que la gravité, sans précèdent, de ces accusations qui n’ont pas dû échapper à la sagacité des Constantinois, en particulier, et des Algériens, en général, devraient inciter les historiens, les juristes ainsi que la société civile, dans tous ses démembrements organisés, à réagir et à faire justice de ces assertions mensongères. Avant cela, je me dois d’apporter aux lecteurs, sur cette question et sur d’autres, concomitantes, toutes les clarifications nécessaires puisées dans des sources de première main et non pas dans les radotages de la vieille grand-mère de quelqu’un connu pour avoir fabriqué, de toutes pièces, le «concept» de la colonisabilité de la nation algérienne et j’ai nommé, là, Malek Benabi cité par notre imprudent contradicteur.
1- La ville de Constantine avait déjà repoussé une première attaque d’envergure menée contre ses défenses en 1836, grâce à la farouche résistance opposée par toute la population de la cité après que les Koutama et les tribus du Nord Constantinois, les Ouled-Ali, les Mechatis, les Beni-Fergane et les Beni- Belaid aient combattu, presque à mains nues, le général Saint Arnaud aux portes de Jijel. Pourquoi, à ce moment-là, El Hadj Ahmed Bey n’avait-il pas pensé fuir comme l’avait fait le dey Hussein six ans plus tôt ? Et pourquoi, devant le danger imminent de la razzia, les Constantinois ne se résolurent-ils pas à jeter leurs femmes dans les abîmes de l’oued ?
2- Le 13 octobre 1837 se présentèrent aux portes de la ville, sur le promontoire du Coudiat-Aty, les maréchaux et les généraux venus des champs de bataille les plus meurtriers d’Europe. Ils avaient pour noms : Perrégaux, maréchal de Camp, Valée, général, Rohault de Fleury, lieutenant-général, respectivement commandants de l’artillerie et du génie, Trezel, Rulhiere, Caraman et Lamy, généraux, chef des 2e, 3e et 4e brigades. Ils sont placés sous le haut commandement du chef d’état-major, le général Danrèmont, nommé quelque temps auparavant gouverneur général de l’Algérie. L’expédition décidée par Louis- Philippe 1er et le Comte Molé, son chef de gouvernement, est dirigée à partir du quartier général par le duc de Nemours, le fils du roi.
3- L’assaut fut lancé par trois colonnes militaires : la première, centrale, conduite par le général Lamoricière qui avait pour mission d’enfoncer les défenses de Bab- El-Oued tenues par Ali Benaïssa, bach’ hamba du bey et par Mohamed Belabdjaoui, son caid eddar ; la deuxième dirigée par le colonel Combes, à partir de la ravine de Aouine-El-Foul, située en contre-bas de la cité ; et la troisième, stationnée au Bardo et commandée par le colonel Corbin. Constantine avait au moment de l’assaut, selon le témoignage d’un Allemand présent sur les lieux, rapporté par l’historien Charles Mullié, 6 000 défenseurs dont de nombreuses femmes, fusils en main, occupant les créneaux de tout le rempart. Sous les ordres du bey, un des artificiers de la résistance, appelé El-Bombadji, visa l’état-major qui suivait les opérations, sur la colline de Coudiat-Aty. Avec sa longue vue, il repéra, d’abord, le général Danrémont et lui souffla la tête avec un obus tiré d’un canon coulé dans les fonderies de La Casbah. Au petit matin, vint le tour du maréchal Perrégaux qui succomba dans les mêmes conditions, suivi du colonel Combes.
4- Ce n’est qu’à 9 heures que le drapeau français fut hissé par le général Valée, successeur de Danrémont, sur la Brèche, le nom à la charge très politique, donné à l’endroit où rompit la digue du Rempart, sous la poussée d’une demi-douzaine de brigades qui s’engouffrèrent alors dans la ville pour procéder à un carnage que les légions romaines de Marius et de Sylla elles-mêmes n’eurent pas l’audace de commettre, lorsqu’elles s’installèrent à Cirta, la capitale de la Numidie de Jugurtha. Des milliers d’hommes furent tués ; des centaines de femmes violées et enfouies dans des sacs ficelés, hermétiquement fermés, en compagnie de vieillards et d’enfants lancés par-dessus les gorges afin de dissuader les résistants et, notamment, les «Arbaine Cherif », les «Quarante Purs» qui donnèrent leurs noms à l’emplacement où ils leur firent barrage, à l’entrée de ce qui fut, par la suite, appelé la rue Georges Clemenceau, face à l’actuel café El- Goufla, devenu plus tard, par un juste retournement de l’histoire, le siège du Mouvement national algérien à Constantine et celui de l’école libre de Cheikh Abdelhamid Ben Badis. La version du suicide assisté aussi horrible que le furent les enfumades du Dahra fut mise en circulation par les officiers français pour ternir la résistance, parce que, sinon, comment pourrions-nous imaginer l’égoïsme inhumain de ces Constantinois qui auraient accepté de survivre à la chair de leur chair et de ne pas se jeter, à leur tour, dans le vide.
5- J’ai raconté tous ces faits dans l’introduction de mon roman historique La Brèche et le Rempart paru en 2009 aux éditions Chihab, en m’appuyant sur les travaux du meilleur connaisseur de l’histoire de Constantine, Abdelkrim Boudjadja, ancien conservateur des archives de la ville et ancien directeur des Archives nationales, auteur des deux Bataille de Constantine publié en 1982 par Dar El Baâth. Pourtant, Abdellali Merdaci a rendu compte de mon ouvrage, il y a trois ans, dans les colonnes du Soir d’Algérie, et a lu ce passage sur lequel il n’a rien eu à dire, tout comme il s’abstint d’évoquer ou de faire allusion aux travaux de Boudjadja. Que s’est-il passé depuis qui lui a fait changer d’avis ? Mystère et boule de gomme !
6- La vérité est qu’un groupe spécialisé dans la contre-façon sévit à Constantine depuis quelques années, et tente, sous les auspices des révisionnistes en chef d’outre-Méditerranée, de monopoliser l’écriture de la cité sans disposer ni de la légitimité académique exigée ni des instruments de recherche et d’investigation appropriés.
7- Abdellali Merdaci n’en est pas à sa première provocation pour se faire un nom, me rappelant les petits poissons qui vivent sur le dos des baleines ou les oiseaux qui végètent autour des hippopotames. Il a déjà voulu – complexe d’Œdipe ? — déboulonner Kateb Yacine et Malek Haddad, le premier accusé de devoir sa notoriété des années 1950 à l’entregent d’une parente amie d’Yves Chataigneau, le gouverneur général d’Algérie de l’époque, le second, rattrapé, grâce à notre «encyclopédique» critique littéraire, par son passé de communiste — est-ce une tare ? — et son malheureux (?) second prénom, Aimé, qu’il agite pour en faire l’héritage transmis par des parents m’tourni, le principal tourment de l’écrivain. Il est regrettable qu’un enfant de l’indépendance se hasarde, aussi bassement, à s’attaquer à de hautes consciences de l’Algérie au lieu de chercher du côté des Arcady, des Estrozi and Co qui mènent, aidés par leurs sous-traitants locaux, un travail de sape souterrain, destiné à biffer, d’un trait, le génocide que leur pays et ses armées ont perpétré en Algérie. A cet égard, et je n’en terminerai pas là, j’exhorte notre cher professeur à s’isoler, quelque temps, dans la pénitence de la méditation, et à se rapprocher de la mémoire des glorieux Constantinois qui offrirent leur tête juvénile et leur poitrine nue au glaive des résidus des guerres napoléoniennes, puis, un siècle plus tard, de ceux de la guerre d’Indochine, assurant la survie d’une nation de héros, n’en déplaise à nos détracteurs. Je l’invite même à se rendre à Alger pour s’incliner sur la tombe de Hadj Ahmed Bey, enterré, au côté de Abderrahmane Ataâlibi, le saint patron de la capitale, après avoir terminé sa vie dans les affres de l’enfermement. Et je le tranquillise, dès maintenant : ce n’est pas auprès de vos amis qui «savent» écrire l’histoire qu’on ira chercher notre savoir-faire, mais auprès des survivants qui ont tant de choses à raconter en ce studieux cinquantenaire. Et on le fera, unis, non pas en s’opposant les uns aux autres, dans une guerre d’égos et de clochers, comme nous y poussent, insidieusement, nos adversaires, mais en concentrant nos efforts sur une lucide, véritable et puissante mise en cause du système colonial qui a tenté de nous faire disparaître de la surface de la Terre. Et tant que la France n’aura pas reconnu ses crimes, ni Constantine, ni Oran, ni Alger, ni aucune ville de notre pays ne sauront être des villes apaisées et amicales. Vous avez beau faire, pyromanes de l’histoire, adorateurs du veau d’or, le peuple algérien ne vous laissera pas passer.
B.-E. M.


Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/07/24/article.php?sid=137066&cid=41

Voici la mise au point de Abdellali Merdaci en réponse à l'article de Badreddine El Mili 



Contribution : Abdellali Merdaci répond à Badr’Eddine Mili

Vous avez été nombreux à me témoigner votre soutien après la lecture du factum rageur et enragé de Badr’Eddine Mili («Non aux pyromanes de l’histoire et aux adorateurs du veau d’or», Le Soir d’Algérie, 24 juillet 2012), en réponse à mes observations sur ses hypothèses à propos d’une inscription sur un char dans le défilé du 14 juillet 2012 sur les Champs-Élysées, à Paris («Arrête ton char, Mili !», Le Soir d’Algérie, 18 juillet 2012).
Au lieu du débat d’idées respectueux, l’imprécateur survolté choisit l’insulte, la calomnie et l’intimidation. Il en appelle aussi au meurtre, dans un terrible amalgame (qui confine à la discordance mentale), en suggérant que les martyrs constantinois de la révolution et les héros du beylicat de l’Est d’antan «reprendraient, sans doute, les armes pour parachever leur œuvre et laver l’injure faite à leur sacrifice suprême». Comment qualifier cet égarement et ne pas y lire une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire» (Shakespeare, Macbeth [1606], scène V, acte V ; trad. de Maeterlinck) ? Le tortueux contradicteur me traite dans sa réponse de «révisionniste de l’histoire», de «pyromane», d’«adorateur du veau d’or» et d’insortables noms d’oiseaux, dans une pathétique envolée de mystificateur en transe. Il utilise la désinformation et la manipulation de mes travaux d’histoire littéraire qu’il n’a pas lus, notamment sur Kateb Yacine (où donc ai-je écrit qu’Odette-Zoulikha Kateb a introduit le jeune Yacine auprès d’Yves Chataigneau gouverneur général de l’Algérie ?) Il est vrai que le poète adolescent de Soliloques [1946] a reçu de celui qui autorisera et commandera les répressions sanglantes de mai 1945, à Sétif, Kherrata et Guelma, un pécule et des lettres de recommandations, notamment auprès de l’écrivain André Chamson, (pour son premier séjour à Paris) et Malek Haddad (dont je n’ai jamais pensé que le communisme était une «tare», mais dont le prénom Aimé (Et je porte un prénom plus faux que mes façons), Cf. La longue marche, Le Malheur en danger [1956], nouvelle édition, Alger, Bouchene, 1988)], la langue française – ce symptomatique «défaut de langue» — et les origines sociales de sa famille ont effectivement constitué des blessures durables dans son parcours d’homme. Et par rapport à l’évocation de la douloureuse page de l’histoire de la Citadelle des vertiges qu’a été le 13 octobre 1837, il plonge dans la sordide fabulation et évite de nommer le sacrifice des Constantinoises pour l’honneur des familles musulmanes. Je n’ai pas manqué de respect à l’auteur du billet du 16 juillet 2012 ni cherché à le déconsidérer auprès des lecteurs. Je crois à un échange serein, une confrontation loyale d’idées, qui contribue à retrouver et à fonder les vertus du débat démocratique, plus que jamais nécessaire dans notre société. Les attaques ad hominem de l’ancien directeur général de l’APS, qui rabaissent la controverse intellectuelle au niveau du caniveau, n’appellent de ma part qu’un profond mépris.
A. M.




Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/07/30/article.php?sid=137285&cid=41

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Brahim Hasnaoui, un Fellah en béton

De Boabdil à Sidi Mejdoub

Autant je comprends la tristesse et la douleurs de ceux qui ressentent très sincèrement cette issue comme une agression contre leur patrimoine, autant je ne comprends pas pourquoi ont n'a rien fait pour sauvegarder ces lieux remplis d'histoire...
Je connais cet endroit depuis l'année 1971...je connais la plupart des familles qui y possédaient une maison ou un cabanon, j'ai appris à connaitre le passé glorieux de ce lieux d'histoire et de patriotisme...j'ai été choqué lorsque l'ex wali Maabed avait pris la décision de procéder aux expropriations, puis je n'ai pas cherché à comprendre pourquoi de nombreux propriétaires ont accepté les offres d'expropriation...j'ai soutenu les groupe présidé par mon ami Mejdoub Kaid Omar...nous avons longuement discuté de ce qui était possible de faire pour sauver le site...puis j'ai vu les premières démolitions et j'ai eu le coeur serré...maintenant il faut se dire les choses frontalement, est…

La leçon de patriotisme de Hosni Kitouni

Je venais à peine de publier un article sur "les Ratages patriotiques" que je découvre cette lettre à coeur ouvert de Hosni Kitouni...en réponse à l'appel à la désertion d'Amira Bouraoui, le coqueluche de réseaux sociaux indigènes...Cette contribution de mon ami et collègue Hosni Kitouni remet toutes les pendules à l'heure...s'il faut lutter c'est ici et en toute responsabilité...et nulle part ailleurs...
c'est aussi ça la flamme de Novembre...

Kitouni Hosni

Chère Amira Bouraoui, laissez moi vous conter une autre histoire un peu différente de la vôtre. J'avais 5 ans, mon père était tailleur de profession, il possédait deux magasins l'un à Skikda l'autre à Constantine. C'était un homme respecté, diplômé de l'école de Paris en haute couture. Il gagnait très bien sa vie, avait une famille de quatre enfants. J'étais son aîné. Son fils aimant. Un jour il disparaît. Je n'ai rien compris sur le moment, ma mère n'a voulu…