mercredi 5 août 2015

Le pragmatisme n'a jamais tué personne

Lettre à Ahmed Cheniki



Sur sa page facebook, l’homme de culture et néanmoins redoutable universitaire, mon ami Ahmed Cheniki vient de faire connaitre sa décision de ne pas participer à quelque titre que ce soit au « Festival du Cinéma Méditerranéen » d’Annaba que l’actuel ministre de la culture, le poète, romancier et scénariste Azzedine Mihoubi vient de réhabiliter.  Cette réaction à chaud d’Ahmed Cheniki traduit en apparence un refus catégorique que de nombreux intervenants ont vite fait de transformer en une fin de non recevoir ; certains n’hésitant pas  à applaudir des deux mains. Cette posture jusqu’au-boutiste n’est pas nouvelle chez l’intelligentsia nationale ou ce qu’il en reste. Pourtant, à bien lire sa missive, Ahmed Cheniki ne ferme pas la porte puisqu’il souligne qu’il ne peut « accepter de faire partie d'une équipe de festival de cinéma alors qu'il n'y a plus de salles de cinéma, ni de structures de cinéma! Non, soyons sérieux. JE NE SUIS PAS DEMANDEUR. »
Bien au contraire, il apparait en filigrane que le fils du massif de Collo n’a pas perdu le nord, puisqu’il fait déjà un état des lieux, appelant subséquemment au changement. Et c’est dans cette brèche que d’aucuns ont feint d’ignorer que j’en appelle à la sagesse de tous pour que ce festival renaisse de ses cendres et pour qu’il soit mis à profit pour permettre au cinéphiles, aux cinéastes et à toutes les corporations de la sphère culturelle nationale de s’engager afin d’impulser un renouveau salvateur à toute l’activité culturelle. D’où cet appel à Ahmed Cheniki :
Mon cher Colliote des jours anciens,  cher Ahmed Cheniki
 Je ne suis pas du tout étonné par ton attitude toute en réserve ; d'autant que tu as toujours été de tous les combats pour une culture nationale authentique. Je voudrais te dire qu'il se trouve que les intellectuels de ton calibre - qui ne sont pas légions, loin s'en faut- devraient parfois faire attention à la direction du vent ; qu’être vigilant est une très bonne posture, mais parfois elle ne sert aucune cause...voire l'inverse!
Tu as été de toutes les batailles et il est normal que tu cultives plus que d'autres l'esprit critique. Cependant, ne serait-il pas venu le temps de tordre le cou à ces vieilles postures et de démontrer au moins pour une fois que l'intelligentsia peut aussi produire du pragmatisme ? Car il y a là une opportunité d'être enfin admis à monter sur le pont et à donner de la voie...sans "x"...mettre le pied à l'étrier et guider la monture vers des territoires plus cléments...car très souvent il nous est reproché de ne pas nous impliquer autrement que par la critique, alors que toi en ta qualité d'universitaire, producteurs d'idée et parfois guide des consciences et surtout redresseurs des mauvaises consciences...tu sois amené à servir d'éclaireur et de maitre de cérémonie...
A mon humble avis, si le temps de participer à une action fut-elle anodine, était enfin parvenu, il me semble que la sagesse voudrait que tu sois de la partie...et que tu te démontres à toi avant de le faire pour les autres, que ce qui te motive ça n'est pas la première place "assise" du premier rang, mais bien la place du commandeur...celui qui imprime la cadence et qui aide à faire avancer les choses dans la direction qu'il crois être la bonne...
Ce festival du cinéma méditerranéen qui va renaitre de ses cendres est à mon sens une opportunité pour faire en sorte que déjà les salles d'Annaba soient enfin réhabilitées...quant au cinéma "national" celui fait par des Algériens, il suffit de regarder ce qui est disponible par la grâce de jeunes talents combien même éclos ailleurs mais talents algériens à part entière...pour se dire que finalement, ça n'est pas encore la panacée, mais ça n'est pas le désert des tartares non plus...
Désolé de ne pas partager le pessimisme ambiant, je suis convaincu que toi, Ahmed Cheniki tu es capable d'imprimer une autre dynamique et qu'il faut t'encourager à passer à l'acte...si ça ne marche pas, tu pourras alors venir dénoncer les incohérences...
A quoi ça sert d’être toujours dans cette posture alors que le pays va à la dérive? Quand est-ce que les intellectuels vont cesser de produire que de la critique? Il est temps d'investir les espaces et d'en déloger la médiocrité...comme le souligne mon ami Rabah Toubal, n’est-pas « la démission ou le renoncement des intellectuels à faire face à la médiocrité, qui ont permis à cette dernière de gagner beaucoup d'espace ».

Amicalement Aziz Mouats

PS: si c'est toi qui préside le jury,  je me ferais un honneur de venir participer aux débats et surtout aux projections...

dimanche 2 août 2015

Ces vaches de France bouffeuses de dinars

La crise qui sévit dans la filière bovine française serait en phase d’extinction. Je vois déjà la jubilation dans les fermes de Bretagne et de Normandie. Mais qu’en sera-t-il des élevages algériens ? A l’évidence, nos éleveurs seront les premiers à subir  un choc qui risque de les réduire pour longtemps. Dans une dépêche publiée par la presse électronique, on apprend que les surplus de l’élevage français seraient en voie d’être transférés sur le marché algérien, à des prix soutenus. En effet, sur le site TSA (http://www.tsa-algerie.com/20150801/lalgerie-a-la-rescousse-de-la-filiere-bovine-francaise/) on peut lire ceci :

Des carcasses de viande pour l’Algérie
Les acteurs du secteur en France et des opérateurs économiques algériens veulent lancer un projet de partenariat de « plusieurs milliards de dinars » entre les intervenants algériens et français. Le tout serait réalisé dans des zones « franches », dites sous-douane, afin de bénéficier d’exemption de droits de douanes et de TVA. Cela permettrait à l’Algérie d’être compétitive à l’export et de profiter pleinement de ces avantages comparatifs (proximité géographique, faible coût de l’énergie et de la main d’œuvre), selon la même source.

Où est la stratégie? Où est la vision à long terme? l'Algérie qui sert de déversoir tout juste pour sauver l'élevage Français...c'est un peu du néocolonialisme à l'envers...et à revers...alors que les gros investissements français se font exclusivement au Maroc et un peu en Tunisie...l'Algérie qui vient d'annoncer la mise en exploitation de deux gisements de pétrole/gaz non loin de Hassi Messaoud, alors que le pétrole est au plus bas...va au secours de la filière bovine Française...comme si acheter de la viande à prix soutenu - par la PAC?- était une opération normale alors que les élevages de viande blanche - dans la filière avicole- sont au plus mal avec les couts des matières premières - mais et tourteau de soja- et des produits vétérinaires et autres CMV...cette concurrence déloyale ne met-elle pas la production nationale que nous avons mis 3 décennies à mettre en place et à maitriser, dans une impasse qui risque d'entraver son maintien sur le marché indigène?
N'avons-nous pas acheté des plaquettes d’œufs (30) à moins de 170 Da? ...annoncer cette opération en pleine rentrée sociale, à un moment où les élevages sont au plus mal, avec des chaleurs caniculaires et des baisses de performances dramatiques n'est-ce pas pousser de nombreux acteurs à fermer boutique?...et qu'en pensent les nouveaux responsables de l'agriculture? Et pourquoi la filière lait ne profitait-elle pas des difficultés actuelles de l’élevage hexagonal pour importer de la poudre de lait dont les stocks encombrent les magasins sous froid de France et de Navarre? et pourquoi donc ne pas revenir à la bonne formule jadis brandie par des fossoyeurs pour imposer l'importation de poulet Français élevés au Brésil par le Français Doux? ...non! cette affaire est trop complexe pour être confiée à la CACI France et au FCE...il serait plus sage d'en discuter très calmement au niveau des filières concernées...et de prendre définitivement en compte d'abord les intérêts des opérateurs publics et privés nationaux...rejoignant ainsi les idées esquissées par le ministre Abdeslam Bouchouareb qui en appelle à un changement radical de stratégie et à un renversement total de tendance...
 Car dans cette juteuse affaire, on a la nette impression que le pays est gouverné par deux équipes, l'une visible et parfois bruyante, c'est le gouvernement, et l'autre invisible et souvent efficace, ce sont les affairistes qui gèrent pour leur compte les dizaines de milliards consacrés aux importations...payées sur le trésor public…
Ferme pilote de Rahouia, wilaya de Tiaret...
Plus curieux encore ce passage de l’article où il est souligné sans remords que «  L’Algérie serait compétitive à l’export » ??? En important des carcasses de France, nous serions devenus compétitifs à l’export…balivernes ! Moi je retourne à l’école du commerce d’Alger…quelle beau pays cette Algérie…surtout vu de France…toujours prête à tendre la main et à ouvrir son porte monnaie…et si on renversait la tendance et que cet argent allait plutôt renforcer les capacités de recherche et de productions nationales ? Non ? ah c’est trop compliqué ? Mille excuses je n’avais pas lu que ces importations allaient couter "quelques milliards de Dinars" Algériens … parce que l’éleveur Breton ou Savoyard il connait le dinar algérien ? Si c’est comme ça moi je veux bien que la planche à billets devienne  une planche de salut…pour l’élevage Français…

samedi 25 juillet 2015

Salima, l’ombre de Belhadj



 Une rencontre avec Salima Tayebi, l'épouse du défunt ministre de l'agriculture de Boumediène est forcément extraordinaire... celle de ce 22 juillet 2015 n'a pas dérogée à la règle...ici un bref compte-rendu qui sera intégré dans un livre en chantier consacré à ce couple détonnant qui pris naissance durant la guerre de libération et qui traversera les 50 années d'indépendance avec dévouement et impertinence...

 Epuisé par un mois de jeûne qui fut aussi besogneux que fructifère, je viens de retourner de Sidi Bel Abbès…la chaleur caniculaire des berges boueuses de la Mekerra ne m’ont pas dissuadé. Accompagné du boss d’Ifriqia  Univers qui est rentré dans ma vie par effraction, nous sommes allés à la rencontre de Salima Tayebi/Dali Youcef qui revenait au bled après un séjour imposé par des soins intensifs et complexes auxquels elle ne peut accéder qu’à l’étranger. La veille, alors que je venais de lui envoyer mon petit faire-part à l’occasion de la fin du calvaire ramadanique, je reçois en retour un délicieux sms. Attentionnée comme le serait une femme intelligente, douce, belle et affectueuses, Salima qui fut ambassadrice lorsque « Nathalie » était encore dans ses langes, m’indiquait avec cette brulante et infinie sagesse qu’elles nous attendait pour la rituelle bise de l’Aïd…habituellement, ses sms étaient partagés obstinément avec « Nathalie » et nous nous arrangions alors pour y aller ensemble, moi portant les fleurs et elle le sourire…à trois, nous asseyions dans ce minuscule salon qu’encombrent de toutes parts les souvenirs ramenés de toute la planète…

Tayebi Larbi en Chine... les photos des enfants jaunies par le temps, les minuscules objets aux formes délicatement dessinées par des artisans inconnus ou illustres, qui sait ?...et ces livres entassés les uns sur les autres, attendant qu’une main frileuse vienne en tourner les pages…et ces albums photos que je feuillette avec frénésie et douceur…de peur de ne pouvoir les revoir une autre fois….de peur aussi d’en oublier une que je pourrais regretter plus tard. Et Salima avec ses beaux yeux bleus qui se démène avec finesse et dans une subtile courtoisie pour nous faire gouter ses confitures, ses gâteaux, son « thé au citron », la précision relève du sacerdoce, tant mon amie tient à nous le rappeler aussi souvent que possible….c’est aussi sa façon à elle de décliner en finesse ses origines Tlemceniennes et aussi sa grande admiration non seulement pour « Si Belhadj » ( Mohamed Belhadj Larbi Tayebi est le nom complet de l’ex commandant du front Nord qui longe la frontière Algéro Marocaine durant la guerre de libération) mais surtout de son beau père, El Hadj Benkhedda, valeureux descendant de la tribu des Mehadja…

 Un Etat Major itinérant
Aux cotés de Houari Boumediène...c’est lui qui décidera de l’installation du couple dans le pays des Béni Ameur le jour du retour triomphal au pays, tout juste après l’indépendance. 0 sa belle fille, le rude fellah de la plaine fera un cadeau très original à sa belle fille, une parcelle de terre achetée sur ses propres deniers...Salima qui venait tout juste de fêter ses noces à Rabat s’était alors arrangée pour troquer sa robe de jeune mariée contre une tenue militaire….la photo qui éternise cet instant dégage une grande fragilité….pourtant Salima n’en tire aucune vanité puisqu’elle a tenu à préciser qu’elle n’a jamais été une moudjahida…là où d’autres se seraient délecter de cette aubaine, Salima Dali Youcef, la tte frêle épouse du commandant Belhadj se démarque sans égards devant la caméra pour dire droit dans les yeux «  non, je ne suis pas une maquisarde, cette tenue c’était juste une extravagance de jeunesse » ! Pourtant, durant toutes les années de guerre, en plein cœur d’Oujda, pas bien loin du camp Kebdani, dans l’opulente villa des Dali Youcef, se trouvait les locaux de l’Etat Major Général de l’ALN. Les militaires occupant le premier étage et la famille Dali Youcef au grand complet le rez-de-chaussée. Il est vrai que pour d’évidents impératifs sécuritaires, les membres de l’EMG, Houari Boumediène en tête, ne restaient jamais à plein temps dans cette demeure si chaleureuse et si accueillante. Personne ne savait la durée de séjour, tant et si bien que les militaires et officiers transitaient chez la plupart des grandes familles algériennes vivant alors au Maroc. Celles d’Oujda plus particulièrement, à l’instar des Bouabdellah qui possédaient aussi des fermes, mais aussi chez les familles fortunées de Berkane et de Nadhor qui recevaient tour à tour les dirigeants de l’ALN…
Au siège de la SONELEC aux cotés de Zenaidi le maire de SBA de l'époque...

samedi 18 juillet 2015

L'invention de la pompe au secour de l'olivier

Il y a 3500 ans en Crète, une invention provoque l’exode d’une civilisation

Des palais détruits, puis reconstruits, puis à nouveau détruits. Des habitations abandonnées par dizaines. Qu'est-il donc arrivé aux Minoens, brillante civilisation crétoise il y a plus de trois mille ans ? Une étude lève un coin du voile.

Fresque-minoenne-−-Musée-archéologique-d-Héraklion-−-George-M.-Groutas-CC-BY-2.0-crop
Fresque-minoenne − Musée-archéologique-d-Héraklion
recadrée − George-M.-Groutas − CC-BY-2.0
Pendant longtemps, l'histoire était simple. Précédant la Grèce antique, une merveilleuse et impressionnante civilisation crétoise établie aux III-IIe millénaires av. J.-C., celle des Minoens, aurait été balayée par une éruption terrifiante : celle du Santorin, supervolcan dont l'effondrement a envoyé un tsunami meurtrier dans l'est de la Méditerranée. Mais avec l'affinement progressif des datations, il a fallu se rendre à l'évidence : cela n'avait rien à voir. Le volcan a explosé au moins soixante-dix ans après la toute première destruction des palais minoens, survenue vers 1700 av. J.-C. Reconstruits entre-temps, les palais sont cette fois définitivement détruits autour de 1450 ans av. J.-C. Seule exception, le plus gros d'entre eux, celui de Cnossos sur la côte nord de l'île, qui se maintient encore quatre-vingt ans. Puis il tombe à son tour.
Pour retracer cette mystérieuse histoire, impossible de se passer de l'archéologie. Car les Minoens ont beau avoir laissé des inscriptions, celles qui datent d'avant la destruction des palais sont rédigées dans une langue à ce jour toujours inconnue. Pas de trace non plus d'éventuels souverains dans les splendides fresques et décorations de cette époque.
L'archéologie, elle, est plus bavarde. Surtout depuis la découverte de nombreux sites dans les campagnes aux alentours des palais. Ces travaux mettent en évidence de curieuses évolutions du peuplement dans l'île. Excepté de rares cas, le nombre de sites occupés par les Minoens a tendance à diminuer, voire à franchement chuter au moment de l'émergence des seconds palais.
La plupart du temps, les spécialistes du monde minoen ont fait de ces phénomènes une lecture essentiellement politique. Ces changements traduiraient, par exemple, des luttes entre palais concurrents, qui aurait fini par tourner à l'avantage de l'un d'eux, Cnossos, réussissant alors à exercer sa domination sur une grande partie de la Crète.
Mais une équipe d'archéologues de l'École française d'Athènes dirigée par Sylvie Müller Celka, du CNRS, a fait une découverte intrigante. Elle a constaté que le phénomène d'abandon des sites était particulièrement marqué dans la région de Malia, sur la côte nord-est de la Crète. Elle a montré qu'entre la période des premiers palais (ceux détruits vers 1700 ans av. J.-C. ) et celle des seconds (ceux détruits avant 1450 av. J.-C.), les Minoens n'ont abandonné définitivement que des sites bien particuliers : presque tous ceux qu'ils occupaient sur les pentes de la montagne qui domine Malia.
Pour comprendre cet abandon, les chercheurs ont examiné en détail la géographie des lieux et la nature des terres qui s'y trouvent. Ils ont mis en évidence trois grandes zones. En bas, ce sont les plaines de la côte, chaudes et plutôt sèches, habitées tout au long de la période minoenne. Le rendement des terres, sans apport important d'eau, y est faible. Tout en haut se trouve la zone d'altitude quasi-inhabitée, où la culture des oliviers et de la vigne est difficile, voire impossible (au-delà de 900 mètres).
Entre les deux se placent les pentes de la montagne (entre 300 et 900 mètres d'altitude). C'est principalement cette zone que les Minoens ont quitté à la période des seconds palais. Ces pentes sont beaucoup plus arrosées que la plaine, et recouvertes en haut par des forêts. Les recherches de l'équipe montrent que les populations y occupaient alors des sites plutôt petits par rapport à ceux de la plaine. Elles y élevaient des chèvres et des moutons, cultivaient de la vigne, des arbres fruitiers, un peu de céréales et produisaient du miel. Dans ces pentes en proie à l'érosion, elles exploitaient de petites parcelles proches de leurs maisons. Elles captaient sans doute l'eau des sources ou des torrents avec des canalisations en terre cuite, dont les archéologues ont trouvé de nombreux fragments.
Mais alors, pourquoi cette soudaine ruée vers la plaine ? Pourquoi quitter un milieu dont ils savaient tirer parti, pour des terres sèches et a priori peu accueillantes ? Peut-être, proposent les chercheurs, parce que les Minoens avaient trouvé la clé pour accéder aux énormes réserves en eau du sous-sol crétois. Ils auraient découvert ou importé de l'étranger le moyen de pomper la nappe phréatique. Et par là, celui d'irriguer massivement les plaines de la côte. Donc d'améliorer considérablement le rendement des terres basses, pour y cultiver oliviers, vignes et légumineuses (la famille des fèves, pois, etc.). Autrement dit, ce serait peut-être une innovation agricole aurait lancé le signal de cet exode vers la plaine.
Mais cette hypothèse est-elle plausible ? Peut-être, car c'est justement au début de la période des seconds palais que les Minoens semblent avoir développé un intérêt pour tout ce qui touche à l'hydraulique. Ces dernières années, des archéologues ont découvert des barrages placés sur des torrents de montagne, datant de cette époque. Ils se trouvent dans l'est de la Crète, dans la vallée de Choiromandres et sur l'îlot de Pseira. Ces dispositifs semblent clairement avoir pour but l'irrigation, répandant leur trop-plein dans des terrasses agricoles situées juste à côté des barrages.
En outre, c'est à peu près à la même époque que les Minoens commencent à creuser des puits, et donc à atteindre la nappe phréatique. Les systèmes qu'ils utilisaient pour amener l'eau à la surface ne nous sont pas parvenus. Étaient-ils suffisamment efficaces pour alimenter un dispositif d'irrigation en plaine ? C'est possible, car au moins un système rudimentaire pour pomper l'eau du sous-sol est alors connu depuis plus d'un millénaire en Mésopotamie. C'est le puits à balancier, où un contrepoids facilite l'ascension du seau. Il est attesté également en Égypte durant la période correspondant aux seconds palais, alors qu'existent justement des relations commerciales avec la Crète.
Cette intense activité hydraulique pourrait aussi être liée à une lente détérioration du climat en Crète, ayant débuté deux mille ans plus tôt. Des études suggèrent en effet que les étés sont devenus de plus en plus secs. Les pluies calmes de l'hiver se seraient progressivement décalées au début de l'automne, devenant torrentielles, entraînant érosion des pentes et manque d'eau pour la végétation au printemps. Dans ces conditions, la vie sur les pentes de la montagne était peut-être devenue de plus en plus difficile avec le temps.
Si cette hypothèse est correcte, alors le phénomène d'abandon des sites d'altitude ne devrait pas être limité à la région de Malia. Tout semble indiquer que c'est bien le cas. En règle générale, à l'arrivée des seconds palais, il y a nettement moins de sites occupés dans les zones d'altitude ou à relief accidenté, alors qu'ils se développent dans les zones de plaine (ou dont le relief permet l'irrigation et l'agriculture intensive).
En outre, si les causes de ces déplacements étaient politiques, les populations auraient normalement fini par revenir. Or ces sites de montagne ne seront jamais réoccupés, ou alors bien après, plus d'un millénaire plus tard.
Nicolas Constans

jeudi 16 juillet 2015

Des fellah Américains au Sahara



L'arrivée des amerloques ne présage rien de bon. Surtout lorsqu'il s'agit de l'agriculture indigène qui peine à trouver ses marques. Déjà lors de la mise en application des accords de rééchelonnements de la dette, en pleine guerre contre l'intégrisme à connotations islamiste, le FMI et la BM avaient imposé à l'Algérie le démantèlement de son système de formation agricole et agronomique...plus de 80 structures de formation, y compris supérieure comme l'ITA de Mostaganem, seront passées à la trappe avec l'assentiment des responsables...alors que le statut des terres surtout celles héritées de la colonisation, est maintenu dans un anachronisme fâcheux  et que l’investissement tant privé que public se réduit du fait de ce non-statut, voilà que les fellah américains pointent le bout du chenillard...ici une chronique très sérieuse publiée dans Mondafrique par le talentueux Chawki Amari....c'est très sérieux et ça devrait interpeller tous les braves patriotes encore vigiles dans ce pays...moi j'ai déjà froid sous 40 degrés Celsius... 
Aziz MOUATS

Les Etats-Unis à l’assaut des terres algériennes
International - Par Chawki Amari - Publié le 08 Juin 2015 sur Mondafrique

Début juin, l'Algérie signait un accord agricole avec les Etat-Unis faisant craindre l'implantation de laboratoires de semences dans le pays. Un partenariat qui résulte en partie de la politique néo-libérale prônée par le frère du président, Saïd Bouteflika.

 
C’est par l’agriculture que les USA entament une nouvelle offensive terrestre sur l’Afrique, Algérie comprise, avec la bénédiction de Saïd Bouteflika, le frère du président. Une histoire de famille recomposée dans une longue tradition de relations en dents de scie entre les Etats-Unis et l’Algérie.

Laboratoire agricole
Fin juin. Chaleur ou ramadan, ou les deux, le ministre algérien de l’agriculture, fraichement nommé, s’emporte en visitant une exploitation à l’occasion du lancement de la campagne labour-semailles. Fatigué d’entendre les plaintes des agriculteurs sur le manque d’aides de l’état,  il lance : «vous ne faites que demander des subventions, dans ce cas, restez chez vous.» En effet, l’état algérien dépense chaque année près de 2.5 milliards d’euros pour l’agriculture, 5ème budget d’état depuis l’ouverture au privé en 1987 (oui, l’Algérie était très Soviet à l’époque).
Mais pour un secteur qui contribue à hauteur de 10 % dans le PIB et occupe 25 % de la population active (contre respectivement 1.6 % et 5.2 % pour l’Union Européenne), ce n’est pas assez. A titre d’exemple l’Islande et la Norvège redistribuent 66% des revenus agricoles en soutien aux producteurs, l’Union Européenne 33%, la Turquie 24, le Mexique 14 et l’Algérie à peine 5%. Mais la colère de Abdelkader Kadi n’est peut-être qu’une coïncidence, pendant que le ministre parlait de « fainéantise » aux agriculteurs algériens, des accords se nouaient avec les Etats-Unis, implantation de laboratoires de semences et expérimentations diverses sur des terres sahariennes, sur la base d'une introduction beaucoup plus large en Afrique.
La menace a fait réagir des spécialistes panafricains à Alger, d’autant que deux mois plus tôt, la commission de l’Union Africaine où l’Algérie est très influente, envisageait d’Addis Abeba en Ethiopie, de donner plus de liberté sur les OGM aux États membres. Si le Kenya est déjà embourbé dans les OGM US, de même que le Sénégal, le 23 mai dernier, pour la journée internationale contre les OGM, une manifestation a eu lieu au Burkina Faso, rassemblant des militants venus de tous les pays d’Afrique hostiles aux projets américains. Contrairement aux Algériens, ils sont inquiets de l’arrivée de la Fondation Bill Gates, qui sous couvert de 3 milliards de dollars « donnés » à l’agriculture africaine (95% de cette somme va en réalité aux organisations internationales présentes sur place), a amené avec lui des géants de l’OGM comme Monsanto (dont il détient des actions) mais aussi implanté des partenariats avec la fondation Rockefeller et les multinationales Cargill, Unilever, Nestlé, Coca cola et Olam. Au centre du projet africain, la recherche génétique, comme pour les accords signés avec l’Algérie, un euphémisme anglo-saxon pour diffuser des semences OGM et toute la panoplie de produits chimiques qui vont avec.

Obama, l’Afrique aux Américains
On attribue généralement à Massinissa, Aguellid (roi) berbère qui a unifié le pays (la Numidie, soit l’Algérie du Nord, au IIème siècle avant JC) cette maxime, adressée à l’empire romain conquérant de l’époque : » l’Afrique aux Africains. » Sur le continent, les petites fermes familiales produisent plus de 90 % de toutes les récoltes et pour les Etats-Unis, le problème est plus large, en absence de débouchés, ils attaquent en Afrique, qualifié de « continent à la croissance la plus rapide » par la Maison-Blanche lors du sommet Etats-Unis-Afrique de l’année dernière. Pour contrer l’offensive chinoise ? Un rapport de l’ONG Action Air International daté de fin mai 2014 est à ce sujet édifiant : « le continent africain, qui possède à lui seul un quart des terres fertiles mondiales, concentre 41% des transactions foncières, sur un nombre total de 1.515 transactions à travers le monde. »
Premier acheteur de terres en Afrique, les USA possèderaient déjà 7 millions d’hectares pendant que la Chine stagne à 1,34 millions, résultat probable d’une campagne lancée en Grande Bretagne en 2013 à travers des affiches, géantes dans les aéroports, stations de métro et tous les centres des grandes villes, payée par le journal The Economist : BOOMING CHINESE INVESTMENT IN AFRICA IS BAD FOR AFRICANS (le boom des investissements chinois en Afrique est très mauvais pour les africains). Résultat de la campagne ? On ne sait pas trop. Mais depuis l’an 2000, poursuit le rapporteur d’Action Air International, plus de 1.600 transactions de grande échelle ont été répertoriées, soit une superficie totale de 60 millions d’hectares », sans compter les terres non cadastrées par les états africains, qui représenteraient 70% des terres. L’Algérie résiste encore, qui interdit le droit à la propriété du sol par des étrangers, mais elle possède d’immenses terres dans son Sud, plus d’un million de kilomètres carrés, assis sur une nappe d’eau fossile géante. Pour un Américain affamé et assoiffé, c’est la Californie.

Bouteflika, saison 4
Mais comment les USA ont-ils réussi à s’attaquer à la sacro-sainte valeur des Algériens, la terre ? Dans un câble daté de décembre 2009 et révélé par Wikileaks, il est fait mention que le département d’Etat est à la recherche d’informations sur le frère du président Abdelaziz Bouteflika, Saïd. Ce câble émanant du secrétariat d’Etat et signé Clinton souligne que les analystes de Washington manquent de «rapports sur ses activités et ses soutiens.» Un autre câble américain s’inquiète « du virage à gauche pris par l’Algérie » et à la fin de son 3ème mandat (2004-2009), le président Bouteflika tombe malade, le frère reprend discrètement la gestion et les soutiens sont identifiés, Il Camerlingo est approché.
L'Amérique, déjà bien présente dans les hydrocarbures conventionnels et depuis peu dans le gaz de schiste, s’attaque à l’agriculture avec le nouveau ministre Abdelkader Kadi nommé en mai dernier, qui entérine les accords assez opaques avec les Etats-Unis. Il ne s’agit officiellement pas encore d’OGM mais la voie est ouverte, après le sous-sol, les Américains entrent en sol. Accrochée à ses principes dans l’axe historique Tunis Damas Téhéran Pékin New Delhi Moscou, Alger tente de se diversifier avec la chute de ses recettes pétrolières. Mais l’opposition est tenace, à l’image de Louisa Hanoune, la trotskyste de choc du Parti des Travailleurs (24 sièges sur 462 à l’Assemblée), qui ne cesse de fustiger ce néo-libéralisme conduit par Saïd Bouteflika, lui-même ancien syndicaliste trotskyste, détenteur par ailleurs d’un doctorat à Paris en intelligence artificielle.
En cause, l’impulsion qu’il donne à son entourage, dont Ali Haddad, partisan d’une ouverture totale et qui vient de signer un partenariat avec l’Américain Varian, leader dans les dispositifs de radiothérapie pour récupérer une partie des 1,8 milliards d’euros que l’état algérien va mettre, un peu tard, dans un plan national anti-cancer. Oui, le frère travaille alors que le président est malade, mais lui se soigne en France, pendant que le grand amour, Etats-Unis/Algérie, renait de ses cendres. Le président Bouteflika, quand il était encore debout au début de son premier mandat, avait déjà donné la mesure : « nous ne sommes pas de taille à affronter l'Amérique » avait-il humblement avoué.

Rodriguez au pays des merguez
Une semaine après la nomination d'Abdelkader Kadi à l’agriculture, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah ainsi que le premier ministre Abdelamalek Sellal recevaient à Alger le général David Rodriguez, chef du commandement de l’Africom, le United States Africa Command, créé en 2007 par W. Bush pour coordonner toutes les activités militaires et sécuritaires des États-Unis sur le continent, mais qui n’y trouve toujours pas de siège pour son bureau.
Il n’y a sûrement aucun rapport avec l’agriculture mais le signe d’une coopération régulière entre les deux pays, notamment sur le terrain sécuritaire. Les relations algéro-américaines qui «remontent à plusieurs années» sont empreintes de «confiance», déclare le général Rodriguez. Il a bien dit « quelques années », car il y a 200 ans, 15 ans avant l’invasion coloniale française de l’Algérie, les USA et l’Algérie entraient en guerre, pour des produits agricoles. Entre 1785 et 1793, les redoutables corsaires de la Régence capturent des dizaines de navires américains chargés de denrées alimentaires pour un arriéré de 27000 dollars sur les sommes à payer depuis le traité de 1795.
L’opinion publique américaine, poussée par les exportateurs des produits agricoles, réclame des mesures, ce qui tombe bien puisque terminant la guerre avec l’Angleterre en 1814, l’Amérique peut déployer des navires en Méditerranée et foudroie la marine algéroise en 1815. Un traité est signé, avec des indemnités à verser aux Américains et cette première défaite d’Alger, alors sous protectorat turc, ouvre la voie au bombardement de la ville par une flotte anglo-hollandaise l’année suivante, ce qui achève le mythe de l’invincibilité d’Alger El Mahroussa (la bien gardée).

Le blé, nerf de la guerre
La suite est connue, le duc de Bourmont, déserteur à la bataille de Waterloo en 1815 est nommé pour débarquer à Alger à la tête de 37 000 hommes en 1830 et annonce aux Algériens : « la France vient vous libérer de vos tyrans turcs et vous redonner votre indépendance », sous les moqueries de son armée qui n’a pas oublié et murmure à voix basse « Alger est loin de Waterloo, on ne déserte pas sur l’eau ».
Encore une histoire de blé d’ailleurs, si le fameux coup d’éventail du Dey d’Alger infligé au Consul de France fut le prétexte de l’invasion, la colère du régent résultait d’un contentieux, deux intermédiaires, Bacri et Busnach, vendent à crédit du blé algérien à la France, qui tergiverse sur ses créances, poussant le Dey, manquant d’argent, à s’en mêler directement. Ironie du sort, 50 ans avant la colonisation française, l’Algérie est le premier pays à reconnaitre l’indépendance des Etats-Unis en 1783. Depuis, les relations ont évolué en dents de scie, l’Algérie condamnant les invasions américaines et l’Amérique reprochant à l’Algérie son soutien (prudent) au Yémen, à la Syrie, l’Iran et tous les maltraités de la Terre.
Ingrat, toujours en juin dernier, alors que les accords agricoles viennent d’être paraphés, le responsable de la Section commerciale de l’ambassade américaine à Alger, Christopher Wilken, exprime publiquement sa déception vis-à-vis de l’Algérie, qui « occupe la 147e place sur 189 pays pour ce qui a trait à la facilité de faire des affaires.» Quelques jours plus tard, le département d’état américain remet une couche, pondant un méchant rapport sur la situation des droits de l’homme en Algérie. L’oncle Sam et le frère du président ne se fâchent pas pour autant mais tout n’est pas réglé, les Affaires étrangères, conduites par le tatillon Ramtane Lamamra de la vieille école, répond en fustigeant l’Amérique avec un langage qui contraste avec la légendaire neutralité algérienne, jugeant «partial» voire «outrancier» ce rapport, soulignant « qu’il n’engage que ledit partenaire » (sans le nommer) et précisant que la communauté internationale « est, en l’occurrence, loin de reconnaître une quelconque mission de juge universel des droits de l’Homme à ce pays » (toujours sans le nommer).
Que de l’amour.

samedi 20 juin 2015

De la Régence à la VIème Flotte US

Ou lorsque la Régence provoque a création de l' US Navy...à lire pour ne plus méconnaître son histoire...très instructif et très complet, on y apprend aussi comment est mort Raïs Hamidou



Il y a 200 ans, la guerre algéro-américaine et la mort de Raïs Hamidou

 
Par Contribution | 20/06/2015 | 9:15
8901c8f7e38db5b1530aabddd42f4063_XLIl y a deux siècles, le 17 juin 1815, une imposante armada navale américaine détruisait le vaisseau du plus célèbre corsaire de l’époque Raïs Hamidou, et sonna le glas de la légendaire invincibilité de la ville d’El Djazaïr et de toute la Régence d’Alger, qui ne tardera pas ensuite à tomber sous le joug colonial français.
L’amiral (Raïs) Hamidou lui-même trouvera la mort au cours de cette bataille, lui qui avait pris part pendant sept ans (1808-1815) aux expéditions de la Régence d’Alger contre les navires de commerce croisant en Méditerranée et dans l’Atlantique. Les bateaux américains étaient particulièrement visés car privés, depuis la proclamation de l’indépendance des Etats-Unis en 1783, de la protection de la Royal Navy, le pavillon britannique.
Les tensions nées des actions des corsaires algériens contre les navires marchands américains conduisirent le parlement des Etats-unis à demander – et à obtenir – la constitution d’une force navale suffisamment puissante pour assurer la sécurité du commerce américain dans la région. Cette force n’a pu été utilisée, dans un premier temps, contre la Régence d’Alger en raison d’un accord de paix, signé entre les deux parties en1795, mais qui ne tiendra que quelques années, avant qu’une multiplication des affrontements entre les deux flottes n’engendre des pertes humaines, la détention de nombreux captifs et des incidents diplomatiques incessants.
Il a fallu attendre la fin de la guerre anglo-américaine, en 1814, pour voir les Américains s’octroyer les moyens de se recentrer sur la « lutte contre la piraterie » et de lever une flotte destinée, en priorité, à faire la chasse aux croiseurs algériens. L’évènement marquait un retour retentissant à la guerre aux Etats « barbaresques », en référence à la Barbarie (c’est ainsi que les Européens appelaient le Maghreb central actuel) pour stopper, disait-on, la piraterie (course) en Méditerranée.
Le blocus du détroit de Gibraltar par une croisière perpétuelle espagnole puis par une escadre portugaise préserva momentanément le commerce américain dans l’Atlantique des attaques des croiseurs de la Régence d’Alger. Le début des négociations de paix, en juin 1785, entre l’Espagne et la Récence et l’armistice conclue plus tard entre celle-ci et le Portugal, ouvrit le détroit aux croiseurs algériens qui se ruèrent dans l’Atlantique à la recherche de navires de commerce américains.
En plus de deux navires pris en 1785, les corsaires de la Régence capturèrent, pendant le seul mois d’octobre 1793, dix navires américains et cent dix neufs captifs s’entassaient dans les bagnes d’Alger à la fin de l’année 1793. Le Dey Hassan (1790-1798) refusa toute négociation avec les américains et déclara « Qu’il avait assez de pain pour les nourrir et qu’il ne les libérerait jamais même si des millions de dollars devraient couler dans ses coffres ».
L’opinion publique américaine, relayée par les exportateurs des produits agricoles réclama au gouvernement des mesures énergiques.
Au Congrès, les Fédéralistes du Nord, partisans avec John Adams, d’une solution avec Thomas Jefferson, recommandent le recours à la force.
La Chambre des Représentants finit par voter, le 2 janvier 1794, par deux voix de majorité, une résolution « exigeant de prévoir, de suite, une force navale suffisante pour assurer la protection du commerce des Etats-Unis contre les corsaires algériens. » Un bill conseillant la création d’une flotte de six frégates fut adopté par le Congrès et signé par le Président Georges Washington.
La doctrine militaire retenue était que ces frégates « devraient réunir les qualités de résistance, de rapidité et de force telles qu’elles soient supérieures à n’importe quel type de frégate européenne. » La « quasi guerre » avec la France devenant inévitable, les Etats-Unis s’empressèrent d’achever ce programme de construction et de procéder à l’achat de navires de guerre si bien qu’ils se trouvèrent, en 1798, en possession de 38 excellentes unités.
Cette force ne trouva pas à s’employer contre la Régence d’Alger avec laquelle la paix avait été signée en septembre 1795, moyennant un fort tribut annuel et la fourniture d’une frégate de 36 canons construite et équipée aux frais des Etats-Unis.
Cette flotte s’illustra par contre pendant la « quasi guerre » contre la France, durant laquelle elle prit, entre le début des hostilités à la fin de l’année 1800, pas moins de 90 navires de guerre et de commerce. Les relations entre les Etats-Unis et la Régence d’Alger ne furent pas troublées jusqu’en 1800, lorsque la frégate « Georges Washington », du capitaine William Bainbridge, fut réquisitionnée par le Dey Mustapha Pacha pour conduire une délégation à Constantinople auprès du Sultan Selim III. Bainbridge en appela, en vain, au droit international et finit par céder sous la menace d’une rupture avec les Etats-Unis.
Les incidents se multiplièrent. Au début de 1808 le Dey Ahmed Khodja réclama et obtint 18000 dollars en compensation de la perte de huit marins algériens jetés par-dessus bord, trois mois auparavant, par l’équipage du Shooner « Mary Ana » de New York. Le 17 juillet 1812, le Dey Hadj Ali réclama le paiement d’un arriéré de 27000 dollars sur les sommes payées depuis le traité de 1795 et ordonna à ses croiseurs de courir sur les navires américains, si bien que des captifs américains furent à nouveau des pensionnaires des bagnes d’Alger.
La fin de la guerre Anglo-américaine (Traité de Gand en 1814) permit aux Américains de dépêcher en Méditerranée une imposante escadre commandée par le commodore Stephen Decatur (2).L’escadre qui fit sensation à son arrivée à Gibraltar se mit immédiatement à la recherche de croiseurs algériens. Le 17 juin 1815, elle identifia, au large du cap de Gate, le Meshouda, vaisseau amiral d’Alger portant le pavillon du Raïs Hamidou et équipé de 44 canons. La doctrine militaire adoptée par la marine américaine s’avéra payante. Les navires l’Epervier, la Guerrière et l’Ontario, aussi fins voiliers que le Meshouda lui coupèrent toute possibilité de retraite vers un port espagnol neutre et l’obligèrent à prêter le flanc à la frégate Constellature qui foudroya le pont du navire algérien. Malgré sa blessure qui l’obligea à se tenir assis, l’Amiral algérien continua à diriger son navire lorsqu’il fut carrément coupé en deux par un boulet de la frégate la guerrière montée par Decatur.
Il a fallu neuf bordées tirées par le Sloop « Epervier » pour que l’équipage amène son pavillon et cesse sa défense héroïque qui fit l’admiration des américains. Les sources américaines font état de 4 morts et 10 blessés côté américain, contre 50 morts et 400 prisonniers côté algérien.
Pendant ce temps, un autre drame se nouait à Waterloo où un général de l’armée de Napoléon déserta et se rendit aux lignes prussiennes avant la bataille. L’escadre américaine qui captura en plus le brick algérien, se dirigea vers Alger, où tous les croiseurs algériens se trouvaient en mer. Decatur et le commissaire William Shaller exigèrent que les discussions aient lieu à bord de la Guerrière. La ville sans défense capitula et le Dey Omar se résigna, sous la bouche des canons américains à la signature d’un traité imposé par les Etats-Unis y compris, chose inouïe depuis la création des la Régence, le paiement d’indemnités de guerre.
Cette défaite de la régence ouvrit la voie, l’année suivante au bombardement de la ville par une flotte ango-holandaise qui acheva le mythe de l’invincibilité d’El Djazaïr et mahroussa. Pendant les années qui suivirent ces défaites, les sept plaies d’Egypte s’abattirent sur la Régence (peste endémique, famine, sauterelles, révoltes paysannes, dépréciation vertigineuse de la monnaie etc). La Régence ainsi affaiblie et minée de l’intérieur constitua une proie idéale pour les milieux d’affaires et autres ultra français, qui procédèrent au blocus d’Alger dès 1827 pour aboutir à la chute de la Régence en 1830, mais ceci est une autre histoire.
Avec la doctrine Monroe et le corollaire Roosevelt les Etats-Unis se détournèrent de la Méditerranée et concentrèrent leurs activités économiques et militaires en Amérique latine.
Les protagonistes de cette histoire tumultueuse connurent des fortunes diverses. Le Raïs Hamidou fut enseveli, à sa demande, dans les eaux de Gibraltar. Omar Pacha que l’Odjak accusa d’apporter le mauvais œil sur la Régence fut exécuté par la milice. Decatur fut tué lors d’un duel avec son collègue le commodore Barron ; il mourut dans d’indicibles souffrances en s’écriant « I did not Know that any man could suffer such a pain ». Les chroniqueurs du temps y voient une vengeance posthume du Raïs Hamidou. William Shaler fut nommé en 1815 Consul Général des Etats-Unis à Alger jusqu’en 1828 puis muté à la Havane où il mourut du choléra en 1833. Le général français déserteur à Waterloo, de Bourmont fut désigné comme commandant en chef du corps expéditionnaire français qui envahit l’Algérie en 1830. La troupe qui n’oublia pas sa trahison à Waterloo le railla et chantait en sourdine :
« Alger est loin de Waterloo
On ne déserte pas sur l’eau
De notre général Bourmont
Ne craignons pas la trahison »
Du côté américain, le personnage le plus attachant demeure Thomas Jefferson. Gouverneur de Virginie, ambassadeur à Paris, secrétaire d’Etat sous Georges Washington et deux fois présidents des Etats-Unis. Philosophe, agronome, inventeur et architecte, il fut l’auteur principal de la déclaration d’indépendance de 1776. Il était arabisant et grand lecteur du Coran dont un exemplaire lui appartenant se trouve de nos jours à la bibliothèque du Congrès à Washington. Il fut un protecteur vigilant de la minorité musulmane descendant des morisques expulsés d’Espagne par l’inquisiteur. Il donna même un iftar à la maison blanche le 9 décembre 1805 en l’honneur de l’envoyé tunisien Sidi Soliman. L’ironie du sort voulut qu’il décéda 50 ans après la déclaration d’indépendance dont il fut l’architecte, le même jour que son prédécesseur John Adams qui, à l’article de la mort, s’écria « Thomas Jefferson est-il encore de ce monde ? »
Par Nouredine SMAIL : Essayiste, ami du vieil Alger
Note 1: Sous l’appellation générique de « Barbary Wars » la première guerre (The Just Barbary Wars de 1801 à 1805 qui est appelée également « the Tripolitanian War » qui vit un affrontement cornée direct avec la seule Régence de Tripoli.
La seconde guerre dirigée contre la Régence d’Alger en 1815 est également nommée « The Algerine War
Note 2 : Stephen Decatrur réussit un célèbre coup de main contre Tripoli qui a suscité l’admiration de l’amiral Nelson qui qualifia la Provence du commodore de « The most bold and daring act of the age ».
Le Commodore fut l’auteur du fameux toast longtemps en usage dans la marine américaine « A notre pays qu’il eut tort ou raison ».
Bibliographie sommaire
Les lecteurs intéressés par cette histoire consulteront avec profit :
Histoire de la guerre entre les Etats-Unis et Tripoli- (Stephen Cleveland Blyth)
Américains et barbaresques (Emil Dupuy)
Histoire d’Alger sous la domination turque 1815-1830 (Henri-Demals de Grammout)
Alger et Tunis au 18è siècle (Ventur de Paradios)
Le Miroir (Hamdan Ben Othmane Khodja)
La France, les Etats-Unis et la guerre de copurse 1797-1815 (Ulare Bonel)

Mesra vaut bien une fetwa


Encore une fois, je suis pris dans un tourbillon que j'avais malheureusement prédis dès le passage devant JP El Kabbach de Kamel Daoud...j'avais dis à l'époque combien je trouvais cette invitation suspicieuse et j'avais demandé à Kamel Daoud pourquoi il n'avait pas décliné ce passage devant le sioniste El Kabbach...cela m'avait valuune levée de boucliers de la part de certains amis...et des échanges en privé avec Kamel himself...échanges qui nem'ont pas convaincu et qui resteront pour l'histoire...a la demande et sur insistance de Mohamed Bahloul, j'ai mis un point d'honneur à ne jamais participer à une curie contre Kamel...et m'étais engagé à ne jamais permettre que ce brillant écrivain soit mis sur les pas de JP Lledo et Boualem Sansal...ça n'a pas été du gout de Kamel qui me l'a fait savoir...puis nous en sommes resté là...il se trouve qu'en ce 3ème jour du Ramadhan 2015, grace à mon ami Mohamed Bouhamidi, descendant du dernier khalife de Telmcen sous Abdelkader, je sois destinataire de cette nouvelle contribution du professeur Abdellali Merdaci...dans laquelle il revient sur un texte éloquent de Régis Debray...retour à la case départ...j'avais donc bien raison en réagissant rapidement à l'émission de Kamel sur LCP dans le prestigieux plateau sioniste d'El Kabbach....en coici quelques extraits en gars, le reste de la contribution suit...bonnelecture et sans rancune...Aziz MOUATS

"Debray peut insister sur cette obligée réinsertion de l’auteur de Meursault contre-enquêtedans le souvenir de Camus et dans une francité littéraire éternellement dévoreuse : « Vous avez rapatrié L’Étranger dans la culture algérienne, fait de Camus un indigène à part entière, si je puis dire. Un écrivain qui parle de vous et à vous, arabes, Algériens, maghrébins. Eh bien, votre contre-enquête algérienne, écrite dans un français que peu de Français savent encore écrire ou même parler, sachez que nous la rapatrions à notre tour dans le trésor de notre llittérature, je devrais dire la Littérature, celle qui peut faire de nous un peu mieux que des confrères, des frères. »Ainsi, quels que soient l’intérêt et la valeur littéraire de l’œuvre de Daoud, elle devient naturellement française et éligible à un transfert au « trésor » de la littérature française. Il s’agit, en fait, d’un déni écrasant et humiliant de l’autonomie et de la personnalité de la littérature d’un pays indépendant".


Régis Debray, Kamel Daoud et l’Algérie.
Une répétition néocoloniale

Par Abdellali Merdaci*


          Toute une Algérie vaniteuse, cultivant l’art de la sottise, est derrière Kamel Daoud. Et aussi la France littéraire et médiatique, en rangs serrés, toutes idéologies et chartes professionnelles confondues. Est-ce seulement pour célébrer un court récit, qui n’est pas encore un vrai roman, qui est la plate imitation, à rebours, d’une histoire racontée par l’auteur colonial pied-noir Albert Camus dans L’Étranger (Paris, Gallimard, 1942) ? Ce retentissement d’un texte d’occasion publié une première fois en Algérie, en 2013, par l’éditeur algéroisBarzakh, est parfaitement bien orchestré à Paris. Lorsqu’il parait, en 2013, le récit, qui prend prétexte du centenaire de la naissance d’Albert Camus, ne rencontre que l’indifférence de la grande masse des Algériens qui se précipitent aujourd’hui sur les réseaux sociaux pour le défendre, le plus souvent sans l’avoir lu, au seul motif qu’il est adoubé par la France. Au printemps 2014, l’éditeur Actes Sud, domicilié à Arles, rachète les droits de Meursault contre- enquêtepour lui donner un destin français. Contre la tradition même des jurys littéraires germanopratins qui ne retiennent que les ouvrages originaux publiés dans le courant de l’année par des écrivains de nationalité française, le récit de l’Algérien Daoud (qui porte le millésime de 2013) figure dans les premières sélections de l’année 2014 des jurés des principaux prix littéraires parisiens, notamment le Goncourt et le Renaudot. Il le doit essentiellement à Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt, qui a demandé à ses pairs de l’intégrer dans leurs listes de lectures estivales et de le soutenir.

          Quels peuvent être les raisons d’un attachement sans faille de l’intelligentsia française à un ouvrage qui n’aurait pas ameuté les grandes foules et les happenings médiatiques s’il était écrit par un Français ? Et, c’est précisément le cas : cette année sort chez Allary Éditions, à Paris,La Joie, un roman du philosophe Charles Pépin, fils de pieds-noirs d’Oran, inspiré du même récit de Camus, mais qui ne connaîtquatre mois après sa diffusion ni le succès ni la fortune qui ont consacré celui de Daoud, caracolant dans les palmarès de meilleurs ventes.Si Charles Pépin nomme son héros Solara, un double antithétique de Meursault, dans une recréation littérairement jouissive, les raisons de la gloire médiatique et du succès de librairie du récit de Daoud ne doivent pas à sa qualité d’écriture ni à son inventivité : il est possible de dresser dans son « Meursault » le catalogue d’une langue française erratique, qui ne témoigne pas d’une quelconque créativité littéraire,qui serait fondamentalement postcoloniale. 

Ce sont davantage les impertinences et les intempérances du chroniqueur du Quotidien d’Oran que l’ingéniosité de l’écrivain qui ont accompagné l’équivoque réception d’une pâle copie littéraire dans la presse spécialisée française. Daoud se voit ouvrir les colonnes des journaux parisiens qui ne pouvaient que rêver d’un trublion qui parle à leur inconscient colonial, qui massacrait uniment la politique de son pays en déréliction pendant l’élection présidentielle de 2014, et allait bientôt afficher un sordide mépris envers le malheur des Palestinienscanonnés par la puissante armée israélienne, l’été 2014. Mais aussi brimer l’Islam, lui, qui fut un spadassin de l’islamisme armé dans les années 1990, qui déclare désormais ne plus être l’homme d’un seul Livre. Voilà donc l’étrange conjonction d’événements qui a suscité un candidat aux basses manœuvres, un nouvel « Arabe de service » sans foi ni loi, inespéré pour les champs médiatique et littéraire français.

          Comment ne pas reconnaître que cette carrière de briseur d’idoles et de convictions a été scrupuleusement encadrée par l’élite intellectuelle parisienne qui découvre en Kamel Daoud un rabouilleur plus percutant que ne le fut BoualemSansal, pourtant inféodé aux « diners du CRIF » et aux injonctions du sionisme ? Et dans un deuil irrésolu de l’ancienne colonie, tout ce qui vient de France est révéré par une chienlit algérienne, qui se répand en injures et ignominies sur les réseaux sociaux contre ceux qui tiennent un discours autre sur Daoud et son œuvrette. Si elle n’était le fait que d’incultes cisailleurs anonymes, cette logorrhée de laudateurs pitoyables ne mériterait aucune attention. Mais elle est aussi celle de bataillons de petites mains de l’Université et des médias. Et surtout d’écrivains, qui n’hésitent pas à traiter de « clowns » ceux qui refusent de participer à cette infâme célébration du journaliste et écrivain oranais, et, malheureusement, de critiques considérables qui ont fait le choix du clinquant.

Est-il possible de rappeler à tous que Kamel Daoud et son insignifiant essai littéraire sont plus une mise en scène française, particulièrement germanopratine, qu’algérienne. L’auteur de Meursault contre-enquête, habilement pris en charge par l’institution littéraire française,s’inscrit dans les attentes de ce qui est appelée la « littérature-monde en français », phénomène proprement néocolonial qui sévit depuis le fameux « Manifeste des Quarante », en 2007, qui a décidé de créer dans les marges de la littérature française une périphérie littéraireregroupant plusieurs écrivains du monde, justifiée par l’usage commun de la langue française. Auteur algérien, Daoud n’espère désormais qu’une carrière littéraire française, loin d’une littérature nationale algérienne, subissant encore l’hégémonie d’un champ littéraire parisien mû en recruteur de nouveaux bataillons d’Afrique, les célèbres « Bat d’Af » de jadis, faisant entendre aujourd’hui, signe des temps changeants, le cliquetis de la plume comme, hier, celui du mousquet,ferraillant au service de la France.

          Les médailles et brevets littéraires ont remplacé, dès lors, les hochets militaires pour de nouvelles « harkas » d’Algérie sans état d’âme. Comment expliquer que toute une phalange d’écrivains algériens (dont certains ont déjà renié leur nationalité) se déploie en France pour mener une carrière littéraire rythmée par une course effrénée aux récompenses littéraires ? Avec un seul texte, Daoud fait mieux que Sansal, Benmalek, Djemaï, Bachiet bien d’autres, qui en ont publié plusieurs et fourni suffisamment de gages à une institution littéraire française dominante, détruisant les velléités de formation de littératures nationales dans ses anciennes possessions, notamment en Afrique. Et qui ne tarde pas à les missionner ! Régis Debray, membre de l’Académie Goncourt, en donne une raison dans son discours d’attribution du prix Goncourt du premier roman au lauréat Daoud, en insistant sur ce qui l’a fait prodigalement élire par l’élite littéraire et médiatique parisienne : « Je crois savoir que vous n’êtes pas un type de bonne composition, mais d’assez mauvaise humeur qui ne craint pas de déplaire ni d’aller à contre-courant. 

Un exemple d’homme révolté, aurait dit Camus, votre compagnon, votre alter ego. Un emmerdeur, en colère. En colère contre les autres, c’est rituel et c’est facile. On sent en vous lisant que votre âpreté est d’une autre nature, que vous êtes, vous, en colère contre vous, vos fantômes et vos fantasmes et contre la situation faite aux vôtres – ce qui ne va jamais sans risque ». Au-delà d’un paternalisme visqueux et détestable, d’une imagerie reclassée de « l’homme révolté », le philosophe français désigne une qualité de Daoud : celle de ne pas voler dans les plumes du colonialisme, d’être si éloigné d’« un règlement de compte avec le colonisateur » pour paraître consensuel. Régis Debray exsude, en vérité, ce vieux racisme colonial qui énonce sa sempiternelle règle d’un monde divisé entre colons et colonisés ; les mots changent mais l’idée grotesque demeure : le médiologue le répète en lointain écho à une gnose qui fut sacrée dans les latifundia de la Mitidja : « Chacun sa famille, mais, sachez-le, elles se rejoignent. » Face à l’écrivain algérien, qui n’a jamais su se débarrasser de ses oripeaux d’indigène falot, le Français Debray n’a pas requis les mots d’une égale humanité, ceux-là même qu’il aurait adressés à un écrivain d’Allemagne ou d’Europe. « 
Chacun sa famille », certes, et une mauvaise conscience coloniale en appoint. Ces familles, pour ne pas dire « communautés », ne se sont pas davantage rejointes dans la France coloniale d’Algérie que dans la France actuelle qui en est encore à opposer et à imposer des quotas pour ses nationaux d’origine étrangère, et à pourchasser dans ses écoles, au nom de la lutte contre l’islamisme, de petits Français d’origine maghrébine. Il est difficile d’effacer une histoire, précisément celle de l’enfantement d’une nation algérienne, qui reste toujours douloureuse pour la France et ses élites ; ce qui nous vaut les formules circonstanciées de Debray, qui ressortissent d’un racisme refoulé insurmontable.
         
 Les aspirants « néo-indigènes » au succès littéraire parisien savent maintenant, comme Daoud, ce qu’ils doivent faire et ils peuvent apprécier profondément l’amer prix de vilénie à payer. Debray l’a martelé à propos de l’écrivain-chroniqueur oranais : « traitre à son pays dans son pays lui-même ». Et si Daoud n’était, au fond, que cela dans une enrageante comédie politique où les rôles sont bien partagés. L’intelligentsia française continuera à dézinguer le pouvoir d’Alger et à porter sur les fonds baptismaux des Daoud, rebelles en service commandé, utilement parés pour exprimer une nième révolte contre le vieux et incorrigible système qui dirige l’Algérie, dont Paris, tout en commerçant avec lui et avec ses hommes, ne manque aucune occasion de le conforter contre sa propre population et son opposition démocratique. D’Alger à Paris, cette ambiguïté est parfaitement entretenue. Daoud y garde sa place, au moins momentanément. 

Sur le front littéraire, rien n’est cependant jamais acquis. En 2014, son« Meursault » est porté par la pesante présence de Camus et surtout par une odieuse surenchère sur son pays. Comme pour BoualemSansal, autrefoisillusoirement menacé de « deux balles dans la tête », Kamel Daoud,qui ajoute une breloque au musée des fantasmes de la littérature algérienne, une fausse fetwa d’un hurluberlu médiatique, a pris le maquis dans les rassurantes rédactions parisiennes, sans jamais se risquer sur le terrain fangeux de la politique algérienne, lui qui ne sévit que dans les colonnes hyper-protégées de son journal oranais.Quels sombres parrainages le prochain opus de Daoud requerra-t-il pour attiser de nouvelles passions dans le landerneau littéraire parisien ? Et le savoir-faire seul (pour autant qu’il existe) suffira-t-il encore à porter l’auteur, en dehors des poisseuses coulisses du microcosme politique algérois qui l’ont accrédité à Paris, dans ses médias et dans sa littérature ? Quelle recette fumante à l’aïoli ressourcée sera concluante ? Comment Daoud saura-t-il réinventer le pire pour s’accrocher au succès de scandale ?

          Comme beaucoup d’écrivains français d’origine algérienne, Kamel Daoud prétend faire de la littérature algérienne dans les basse-fosses de la littérature française et de son champ littéraire germanopratin. Il y a, fichtrement enraciné derrière cette intention, la croyance confondante que l’Algérie joue et jouera toujours dans les basses divisions, dans tous les domaines de l’activité humaine. Si un footballeur a du talent, on a vite fait de le vendre à l’étranger, parce qu’il a transcendé le niveau national et la seule reconnaissance ne peut lui être consentie que par un ailleurs magnifié (le symptomatique « là-bas »). C’est ce principe misérabiliste qui guide l’expatriation de sportifs, d’écrivains, d’universitaires et d’artistes, poursuivant hors du vrai pays de folles chimères.

Le seul avenir possible pour une littérature algérienne autonome ne peut être envisagé hors sol, « là-bas », mais dans un ici résolu, avec ses éditeurs, ses auteurs, ses lecteurs et ses institutions qui ne devraient plus lui manquer.Faut-il l’édifier, cet avenir, contre une France littéraire sans honneur, qui continue à débaucher ses écrivains et qui a fait de Kamel Daoud l’oiseau rare d’une saison littéraire désenchantée ? Debray peut insister sur cette obligée réinsertion de l’auteur de Meursault contre-enquêtedans le souvenir de Camus et dans une francité littéraire éternellement dévoreuse : « Vous avez rapatrié L’Étranger dans la culture algérienne, fait de Camus un indigène à part entière, si je puis dire. Un écrivain qui parle de vous et à vous, arabes, Algériens, maghrébins. Eh bien, votre contre-enquête algérienne, écrite dans un français que peu de Français savent encore écrire ou même parler, sachez que nous la rapatrions à notre tour dans le trésor de notre littérature, je devrais dire la Littérature, celle qui peut faire de nous un peu mieux que des confrères, des frères. »Ainsi, quels que soient l’intérêt et la valeur littéraire de l’œuvre de Daoud, elle devient naturellement française et éligible à un transfert au « trésor » de la littérature française. 

Il s’agit, en fait, d’un déni écrasant et humiliant de l’autonomie et de la personnalité de la littérature d’un pays indépendant. Nul n’a jamais entendu cette revendication de la littérature de leurs anciennes dépendances par Londres, Madrid et Lisbonne. Paris peut le faire sans mesurer le champ de l’histoire et des décolonisations. Et pour autant, il convient de redire que l’Algérie, qui n’est pas fermée aux relations littéraires avec toutes les nations du monde, n’est plus la France. Si l’institution littéraire française respectait l’Algérie et sa littérature, si elle tenait à primer un auteur algérien ou à le promouvoir dans une compétition, elle aurait pu recommander Daoud et son maigrelet « Meursault » pour concourir dans un prix littéraire (il en est même de prestigieux) réservé aux littératures étrangères dans lequel ils auraient été confrontés aux plus grands noms et œuvres de la littérature mondiale. Car, en France, la littérature algérienne doit être une littérature étrangère et non un greffon importé. Cela devait être le choix le plus légitime et le plus honorable pour ses auteurs et pour leur pays. C’est le contraire qui a été fait : Algérien, Daoud concourait comme un postulant français (ou assimilé, en version « néo-indigène ») à des prix littéraires typiquement franco-français.
L’intention néocoloniale est bien forte dans cette démarche. Debray évoque donc un rapatriement dans « le trésor » de la littérature française. Troublant mot, en vérité. Le dictionnaire Larousse l’explique ainsi : « Faire revenir des personnes, des biens, des capitaux dans leur pays d’origine ». Le médiologue ne perçoit pas la lourde signification de ce mot en Algérie, lorsque les bateaux chargés de Français d’Algérie quittaient les ports du pays exsangue, laminé par une longue et dévastatrice guerre. Contre les attentes du FLN et de son gouvernement provisoire, la minorité française, juive et européenne, qui avait sa place dans le nouvel État le désertait, pour forger dans la société française et dans sa langue le mythe des « rapatriés ». C’est en ces moments de terrible récession sociale, économique et culturelle que la fraternité aurait triomphé de tous les extrêmes, mais il est admis que Français d’Algérie et Indigènes (les « Arabes » de Camus) n’étaient pas des « frères ». L’Histoire et ses violences nombreuses l’établissent.

Le seront-ils nécessairement aujourd’hui derrière le paravent des mots qui séparent plus qu’ils ne rassemblent et unissent ? L’Algérie littéraire et artistique devrait être vigilante face aux sergents-recruteurs de France qui, à l’instar d’un Régis Debray,agitent une insondable fraternité afin de revivifier leurvieille nation par le « rapatriement »d’écrivains et artistes de ses anciennes colonies, comme en témoignent les élections caractéristiques d’étrangers (entres autres l’Algérienne AssiaDjebar et, récemment, le Haïtien Dany Laferrière) à l’Académie française. Il est clair qu’on est devant un processus de dénationalisation et de naturalisation pernicieux, qui prolonge le drame colonial. En l’espèce, il n’y a pas de maladresse dans le propos de Régis Debray ; il a bien raison : Daoud, le « rebelle », à la langue « charnue » (remarquable oxymore pour un baragouin d’auteur) a été « rapatrié » et il est définitivement perdu pour son pays et pour sa littérature. Au moment où l’emprise de la France sur l’Algérie, sur sa politique, sur son économie, sur son industrie, n’a jamais été aussi visible, voire même choquante, il est souhaitable que les Algériens, soucieux de leur indépendance nationale, ouvrent le débat sur l’inconséquente prédation culturelle française, à la mesure d’une douteuse entreprise néocoloniale.

Professeur de l’enseignement supérieur, écrivain. Enseigne la théorie littéraire à l’Université.


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