mardi 3 juillet 2012

Les Réfutations de Med Harbi


Suite à la parution de l'article "Harbi a-t-il tué Chaabani?, paru sur ce blog, je viens de recevoir, de la part d'un ami historien, un texte de Med Harbi par lequel ce dernier réfute dans le fond et dans la forme les allégations contenues dans l'article de Mehdi Chérif. voici le passage le plus incisif de la réponse de Med Harbi
 
C’est la raison pour laquelle le journal que je dirigeais, Révolution africaine, a appelé le gouvernement à réagir. La dissidence de Chaâbani s’est produite le 4 juillet et a pris fin le 11 du même mois. Entre ces deux dates, Révolution africaine a publié trois articles ; deux éditoriaux sous ma signature, le troisième intitulé «Les féodalités bureaucratiques» exprimait le point de vue de la direction du FLN ; y était relaté le fond de l’affaire Chaâbani. Celui-ci a été jugé sans garantie de justice par un tribunal militaire les 2 et 3 septembre et la sentence exécutée dès le procès terminé. A cette date, je n’étais plus le directeur de Révolution africaine ; Amar Ouzeggane m’y avait remplacé dès le 29 août. Je ne pouvais, donc écrire, comme l’affirme Chérif Mehdi, un article incendiaire le lendemain de son exécution ! Pourquoi fausse-t-il la chronologie des faits sinon pour valider un mensonge et suggérer que j’étais l’inspirateur de l’exécution de la sentence évacuant la responsabilité des militaires qui l’ont condamné ?
"
 Je me dois de préciser que je n'avais pas connaissance de l'article de Med Harbi, d'autant que ma source est le Soir d'Algérie du 25 juin dernier, soit 21 jours après la publication de la mise au point de Med Harbi parue dans El Watan du 4 juin 2012. Si j'assume la paternité de mes papiers à travers ce blog, je me dois de dire toute la vérité à ceux et celles qui me font l'honneur de le consulter.
Voici donc le texte par lequel Med Harbi apporte son éclairage sur cette affaire qui n'a pas fini d'empoisonner l'histoire de l'Algérie...dès que je me ferais une idée précise de ces évènements, je me ferais un devoir de les publier ici.

L’armée est-elle une institution de l’Etat ou une caste ?
Mohamed HARBI
El Watan, 4 juin 2012
(Le Soir d’Algérie du 21 février 2012 a publié un récit consacré à l’affaire Chaâbani).
            L’auteur, Cherif Mehdi, revêtu du costume de l’inquisiteur, y fait le procès du régime de Ben Bella et, jouant de l’insinuation venimeuse, m’attribue un rôle dans l’exécution du colonel Chaâbani. Je reviendrais plus loin sur ce point. Mais pour édifier les générations étrangères aux événements des années 1960, je me dois de rectifier quelques opinions préconçues répandues sur mon itinéraire et ma position dans le régime Ben Bella.
Repères pour un itinéraire
            De septembre 1962 à mars 1963, je figurais parmi les opposants au bureau politique du FLN. Avec d’autres militants socialistes, j’ai condamné le sabotage du congrès de l’UGTA, l’interdiction du PCA et le code de nationalité qui emprisonnait les Algériens dans la confession musulmane. Ma réserve à l’égard des leaders de l’opposition s’est dessinée après une entrevue à Paris, le 17 novembre 1962, avec Mohamed Boudiaf en présence du colonel Salah Boubnider. Alger bruissait alors de mille rumeurs sur la préparation d’un nouveau 1er Novembre.
J’avais préalablement échangé, au mois d’octobre, mon analyse de la crise du FLN avec des amis que ses vues semblaient séduire, notamment le professeur Mohamed Abdelmoumène(1). Le recours à la lutte armée était, selon moi, la voie ouverte à la suprématie de l’armée. Si le pays ne s’est pas disloqué en juillet 1962, c’est grâce en partie à l’Etat administratif laissé en place par la France, c’est-à-dire l’Exécutif provisoire. Nous avons échappé de peu à la congolisation. Allions-nous y plonger à nouveau ? Il n’y avait, dans la situation d’alors, aucune alternative. Le peuple, hostile aux luttes civiles, s’était prononcé au mois d’août aux cris de «Sept ans ça suffit» ; la lutte pour sa survie était sa préoccupation majeure.
            Les factions issues des wilayas du FLN évoluaient au gré des événements et négociaient dans l’ombre leur retour au bercail. La décantation politique et les reclassements des forces de la résistance étaient loin de leur terme. L’urgence était à la construction de nouvelles médiations enracinées dans le social et se nourrissant des problèmes concrets des populations. Toute autre perspective ne ferait qu’aggraver la désintégration sociale et donner du grain à moudre aux tenants d’une «révolution par le haut» dont l’expression existait dans les sommets de l’armée et de l’administration. Je n’ai pas été écouté. La recomposition politique à laquelle j’aspirais s’inscrivait dans l’histoire du mouvement ouvrier et syndical. Le mode de fonctionnement des oppositions issues du FLN, très personnalisé, induisait des rapports de vassalité à des chefs. Tous ces courants, qui m’apparaissaient un moment comme des partenaires possibles, ne me séduisaient pas malgré la sympathie que j’avais pour eux.
            Les faits porteurs de changement vont apparaître, me semblait-il alors, avec les décrets de mars sur l’autogestion. Nommé ambassadeur à Beyrouth, j’étais à la veille de rejoindre mon poste, quand je reçus une convocation du président Ben Bella, celui-ci me proposait d’entrer dans son cabinet. Je lui ai rappelé qu’en l’absence d’un congrès des forces de la résistance, je considérais le bureau politique du FLN comme une autorité de fait et non de droit. Il a ri avant de m’assurer qu’il l’entendait ainsi et qu’il ferait appel à moi, le moment venu, pour la préparation du Congrès. C’est dans ces circonstances qu’au mois d’avril 1963, j’ai été nommé conseiller technique chargé du secteur socialiste et non conseiller politique, comme l’écrit Mehdi Cherif.
La gestion de ce secteur et son extension ne dépendaient pas de moi mais des ministres du secteur. Partisan d’une démocratie directe et donc adversaire d’une révolution par le haut conduite par une bureaucratie d’Etat, ma vision était d’œuvrer à construire des lieux d’autonomie pour lever l’hypothèque du monopartisme. Je suis devenu donc l’homme à abattre et l’objet de plusieurs cabales(2) montées aussi bien par la Sécurité militaire que par les amis intimes du Président.

A la veille de la conférence d’Addis-Abbeba qui a vu la création de l’OUA, le président Ben Bella m’a confié la direction de Révolution africaine. La responsabilité d’un journal m’a permis de faire connaître les idées du socialisme autogestionnaire et d’exprimer ma différence avec les partisans du capitalisme d’Etat et avec les staliniens, comme avec le Président. Il suffit de lire Révolution africaine pour s’en convaincre. Abordons maintenant l’affaire Chaâbani.
L’affaire Chaâbani
            L’affaire Chaâbani s’inscrit dans la perspective de la construction d’une armée nationale. Pour être bref et précis, disons que dans le processus qui y mène, il y eut une phase de prépondérance civile. Les chefs comme leurs recrues sont des guerriers improvisés. Il y avait bien peu de militaires de métier. Les wilayas comme corps armés sont fortement pénétrées par la société. On peut dire, sans risque de se tromper, qu’elles constituaient des armées totalement sociétales. Les troupes aux frontières en dépendaient malgré une coordination confiée à Krim Belkacem au niveau du CCE d’abord, puis du GPRA.
            La seconde phase commence avec le bouclage des frontières par l’armée française. Technicité, discipline et esprit de corps devenaient indispensables. On assiste alors à l’entrée en scène d’un encadrement de militaires de métier. Cela ne se fit pas sans secousses. L’amalgame entre guerriers improvisés, officiers déserteurs de l’armée française et officiers formés dans les académies militaires de pays amis ne fut pas un long fleuve tranquille.
            Cette tâche fut assumée d’abord par Krim Belkacem puis par un état-major général installé en 1960 et dirigé par le colonel Boumediène avec comme adjoints les commandants Mendjeli (Wilaya II), Zerrari Rabah (Wilayas III et IV), Kaïd Ahmed (Wilaya V). Ils héritaient d’un projet conçu par le commandant Idir en 1959. Dans ce projet, l’armée des frontières constitue la force principale. Une partie des effectifs des wilayas la rejoindrait, l’autre partie serait reversée dans des corps répressifs à créer. La mise en œuvre de cette troisième phase échut au colonel Boumediène et à ses collaborateurs. Elle se déroula après l’indépendance, dans un contexte marqué par l’implosion du FLN dans une société hétérogène, divisée par les rivalités anciennes et nouvelles et travaillée par des forces centrifuges. Les classes urbaines (bourgeoisie, classe ouvrière, intelligentsia) étaient à l’état embryonnaire et segmentées.
            Noyées dans l’océan rural et bousculées par la vague plébéienne, elles ne pouvaient prétendre au commandement de la société que par procuration. Le poids écrasant de la colonisation et l’effacement des notables compromis avec la colonisation ont créé un vide social.
On a vu alors surgir du sol l’insurrection déclenchée, des meneurs d’hommes courageux sortis du peuple, des chefs insolites, audacieux, conservateurs, indifférents aux idées, peu regardants sur les formes d’action et passant sans scrupules d’une faction dirigeante à l’autre.
            Ils évoluaient dans une situation où la crise du nationalisme a entraîné la marginalisation de secteurs civils et de personnalités qui ont tenté, des années 1920 à 1954, de construire dans les interstices laissées par le pouvoir colonial des espaces à potentialité démocratique. C’est à ces meneurs d’hommes que revint la sélection d’une nouvelle élite. Le rang qu’ils ont acquis à travers l’armée dépendait moins de leurs qualités intrinsèques que de la vague historique qui les portait. Le colonel Lotfi, mort au combat, en a dressé, dans des confidences au président du GPRA, Ferhat Abbas, un tableau saisissant : «J’ai observé, disait-il, chez le plus grand nombre d’entre eux (il s’agit des chefs), des tendances aux méthodes fascistes. Ils rêvent tous d’être des sultans au pouvoir absolu.
            Derrière leurs querelles, j’aperçois un grave danger pour l’Algérie indépendante. Ils n’ont aucune notion de la démocratie, de la liberté, de l’égalité entre les citoyens. Ils conserveront du commandement qu’ils exercent le goût du pouvoir et de l’autoritarisme. Que deviendra l’Algérie entre leurs mains ?» C’est à ces chefs liés au peuple et au travail politique des civils que l’Algérie doit d’avoir recouvré son indépendance. C’est également à ces chefs que Ben Bella et Boumediène doivent leur pouvoir. Mais très vite, ils vont leur apparaître comme un obstacle à la construction d’un Etat.
            Chaâbani considérait le Sahara comme sa chasse gardée. Il s’est dressé contre Boumediène pour maintenir son contrôle sur son fief régional et devenir un partenaire dans le partage du gâteau national. Contre le colonel Boumediène, il n’avait aucune chance. L’impunité dont il a bénéficié tout au long de sa carrière lui a fait perdre le sens de la mesure et des rapports de force. Sommé de quitter le commandement de la région saharienne, il refuse d’obéir et oblige l’administration à ne plus reconnaître l’administration centrale. Il ouvrait malgré lui un champ d’action à toutes les forces extérieures hostiles à l’Etat algérien.
             
C’est la raison pour laquelle le journal que je dirigeais, Révolution africaine, a appelé le gouvernement à réagir. La dissidence de Chaâbani s’est produite le 4 juillet et a pris fin le 11 du même mois. Entre ces deux dates, Révolution africaine a publié trois articles ; deux éditoriaux sous ma signature, le troisième intitulé «Les féodalités bureaucratiques» exprimait le point de vue de la direction du FLN ; y était relaté le fond de l’affaire Chaâbani. Celui-ci a été jugé sans garantie de justice par un tribunal militaire les 2 et 3 septembre et la sentence exécutée dès le procès terminé. A cette date, je n’étais plus le directeur de Révolution africaine ; Amar Ouzeggane m’y avait remplacé dès le 29 août. Je ne pouvais, donc écrire, comme l’affirme Chérif Mehdi, un article incendiaire le lendemain de son exécution ! Pourquoi fausse-t-il la chronologie des faits sinon pour valider un mensonge et suggérer que j’étais l’inspirateur de l’exécution de la sentence évacuant la responsabilité des militaires qui l’ont condamné ?
            Drôle de logique que celle qui épargne les militaires membres du tribunal pour incriminer celui qui a refusé la grâce, à savoir le président Ben Bella ! Pourquoi proférer à mon encontre une accusation grave sans citer sa source ? Pour qui roule-t-il et qui protège-t-il ? J’ai interrogé et enregistré le colonel Zbiri sur l’affaire Chaâbani. A aucun moment, il n’a évoqué mon nom. Il savait bien qu’entre la gauche socialiste et le président Ben Bella, le torchon brûlait depuis la fin du congrès du FLN, en avril 1964. En vérité, s’il fallait résumer la substance des luttes qui dominèrent la vie politique après 1962, elles s’ordonneraient presque toutes autour de la conquête du pouvoir, de son exercice et de l’usage qu’il convient qu’en fassent ses détenteurs du moment.
            Mais aussi sur leur identité et leur droit à l’occuper. L’affaire Chaâbani n’a pas dérogé à cette logique, le pouvoir au bout du fusil régissant les rapports entre les candidats à la succession de l’Etat colonial. Elle n’a été qu’un moment dans la dissolution de la faction qui a porté Ben Bella au pouvoir et de l’affirmation de l’autorité du colonel Boumediène sur l’ensemble de l’armée. L’article de Cherif Mehdi participe des usages politiques du passé et n’a rien à voir avec l’histoire. Le recours au passé n’est ni politiquement innocent ni fortuit. Il s’intègre à la campagne en faveur du général Nezzar organisé par le Soir d’Algérie et repose sur une interpellation fondamentale, la sacralisation d’un des chefs de l’armée. Depuis quand une armée s’identifie à ses chefs avant de s’identifier à la nation ? S’agit-il d’une caste ou d’une institution au service du pays ?
La désinformation est une technique vieille comme le monde. Elle vise ici à faire taire un homme qui dérange. On veut faire croire au lecteur qu’aujourd’hui, je dénonce les disparitions, les enlèvements, la torture, alors qu’hier, au cabinet de Ben Bella, j’étais moins regardant.
            Le procédé utilisé à cette fin est ignoble et soulève le problème de l’itinéraire des hommes qui l’utilisent, de leurs idées, de leurs pratiques. Contrairement à toute interpellation honnête d’un acteur politique où on produit, à la fois, le point de vue de l’accusateur et du défendeur, ici, on commence par publier l’article de l’accusateur et par lyncher le défendeur ; en ce sens, les médias ne sont plus un véhicule de l’information mais l’instrument de manipulateurs de l’opinion publique, d’un spectacle qui ne répond qu’à une règle : salir. Dénoncer le fait du prince devient un crime de lèse majesté. Prêtons l’oreille sur ce sujet à Saâd Dahlab, ancien membre du CCE et ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Ben Khedda : «Nous devons (au fait du prince) de voir nos concitoyens constamment s’incliner devant le fait accompli.
            Nous ne discutons jamais les initiatives unilatérales du chef, encore moins ses ordres, même lorsque nous sommes responsables devant la nation. Nous nous contentons d’entériner le fait du prince et même de l’applaudir quel que soit ce que nous pensons.» Ce comportement relève d’une culture politique archaïque encore en vigueur dans certains pays musulmans. Cette culture distingue, en matière d’autorité, le berger et le troupeau. Ce à quoi nous convie Chérif Mehdi, c’est de nous comporter comme un troupeau, de nous confier à un guide et de considérer l’arbitraire comme relevant de la nature des choses. Nous sommes au XXIe siècle. En entrant dans le monde moderne, nous avons acquis la conscience de nos droits et nous avons appris à les revendiquer et à les défendre.
            C’est grâce à cette mentalité nouvelle que nous avons vaincu le colonisateur. Là où la force tient lieu de droit, où les libertés individuelles, notamment la liberté de conscience, sont bafouées, il n’y a pas de place pour le progrès. Ne permettons pas à de mauvais bergers et à leur meddah de nous faire perdre la conscience de nos droits et de nous inculquer, par la répression, la corruption et le conditionnement, l’esprit de soumission. Les droits humains ne sont pas un luxe mais une nécessité politique et sociale, un bouclier efficace contre toutes les formes de domination qu’elles soient le fait de l’étranger ou des nationaux. Devons-nous nous taire sur la pratique de la torture ? Je réponds non. Ceux qui en usent doivent-ils en répondre devant les tribunaux ? Je dis oui.
            La question de la torture et de la violence contre les populations, je l’ai soulevée en 1964 à propos de la Kabylie, lors d’une session du comité central qui a montré, malheureusement, que cette instance était loin d’être mûre pour un tel débat. «Donnez-moi des preuves de torture», a demandé Ben Bella, désorienté. «J’en ai», réplique Saâdaoui de Draâ El Mizan en exhibant un dossier. Lui ravissant la parole, le colonel Boumediène intervient pour dire : «Donnez-moi un autre moyen pour avoir des renseignements» sans manquer de nous traiter de «rêveurs» ! Cherif Mehdi oublie-t-il, dans le procès qu’il m’intente, que de tels propos ont déjà été entendus lors de notre guerre de libération en France et qu’ils ont suscité une vague de protestations des intellectuels libéraux et de gauche ?
            Avaient-ils tort, ces intellectuels, de se dresser contre les méthodes barbares de leur armée dont les chefs les ont accusés de trahir la France et de manquer de patriotisme ? Lorsqu’il dresse un réquisitoire contre le régime du président Ben Bella, l’auteur de l’article en parle comme si lui était extérieur à l’Etat, que l’armée n’en était pas la colonne vertébrale et les militaires l’acteur hégémonique(3). Dois-je lui rappeler que sa conception du devoir en a fait le complice d’un sacrilège, à savoir le recel des cadavres des Colonels Amirouche et Si El Haouès. Un citoyen, conscient de ses droits et de ses devoirs à l’égard de son peuple, n’aurait jamais accepté de couvrir longtemps une telle vilénie. Sauver l’indépendance des menaces qui peuvent faire d’elle un non-événement relève de l’urgence. Mehdi Cherif a participé à trois coups de force : contre le GPRA, contre Ben Bella et contre Boumediène. N’est-il pas temps pour lui, comme pour nous tous, de réfléchir et de nous interroger autrement sur le rôle de l’armée et de sa place dans la nation ?
Renvois
-1) Le professeur Abdelmoumène a été arrêté en même temps que Ahmed Taleb Ibrahimi, Aït Challal et Mohammed Mellah. Abdelmoumène peut témoigner que je n’ai cessé d’intervenir en leur faveur jusqu’à leur libération. A ma connaissance, seul M. Mellah a été torturé par la gendarmerie. Il est significatif que Cherif Mehdi ne cite que les cas des personnalités promises à des carrières à l’ère de Boumediène. Il est également significatif qu’évoquant l’auditoire des manifestations politiques en faveur de Ben Bella, il parle «des foules qui hurlent». Comme dans d’autres révolutions, les plébéiens algériens notabilisés tournent le dos à leurs origines.
-2) J’en citerais trois : a) début novembre 1964, le colonel Tahar Zbiri proteste auprès de moi à propos de jugements que j’aurais tenus sur l’armée. Le lendemain, je suis convoqué par Ben Bella. Selon les services de renseignement, j’aurais dit à un journaliste de Libération que le défilé de l’ANP ressemblait à un défilé de l’armée française. Malheureusement pour les calomniateurs, à la date indiquée par les informateurs, je me trouvais à Constantine muni d’un ordre de mission. A la même date, Estier n’était pas en Algérie ; b) un jour vers minuit, la police de la présidence dirigée par le commissaire Hamadache frappe à ma porte. Un ministre, qui était mon voisin, l’avait avisé qu’une orgie se tenait à mon domicile. On y célébrait le mariage d’un opposant tunisien, Ibrahim Tobbal avec une diplomate algérienne ; c) un autre jour, un des fondateurs de l’association des Oulémas, Cheikh Kheireddine, se présente à mon bureau : «Je viens, me dit-il, d’acquérir une orangeraie pour inviter les amis qui nous ont aidés pendant la guerre. Les autorités veulent me la prendre en vertu de l’annulation des transactions sur les biens vacants. Hier, le colonel Boumediène est venu rompre le jeûne chez moi et m’a assuré que j’étais le seul à pouvoir régler ce problème. Tous les acquéreurs de biens vacants en litige avec l’Etat étaient sciemment orientés vers moi pour me faire endosser des décisions prises ailleurs.»
-3) On disserte beaucoup sur le pouvoir personnel de Ben Bella. Voici quelques preuves du contraire : lors de la préparation du congrès, la commission que le bureau politique a mise en place a rejeté, à plusieurs reprises, la demande faite par le président Ben Bella d’être élu secrétaire général par le congrès et non par le comité central. Cette requête n’a été agréée qu’après accord du chef de l’armée et de ses partisans. Autre fait : la proposition de Ben Bella de créer au FLN une commission militaire pour former politiquement les cadres de l’armée a été contestée par Boumediène, qui a eu gain de cause. Sur cette question, Zbiri, Chaâbani et Boumediène étaient du même côté.
Mohammed Harbi

vendredi 29 juin 2012

Une soif Américaine...


 Contrairement aux idées reçues, le problème de la gestion des ressources hydriques concerne au plus haut chef, les Etats-Unis d'Amérique...la preuve cette réflexion sur la politique US en la matière...juste pour ne pas avoir soif...autant des pistes pour nos universitaires et nos responsables...

Gestion de l’eau aux États-Unis
La promotion des filières de formation scientifique au travers de projets collaboratifs : exemple du pôle de compétence de l'eau dans le Wisconsin
Afin de soutenir l'innovation dans les domaines de la science et de la technologie, les Etats-Unis développent une politique volontariste pour former et conserver plus d'étudiants diplômés dans les filières des sciences, de la technologie, de l'ingénierie et des mathématiques (STEM).
Selon les recommandations émises par les Conseillers du Président suite aux conclusions d'un rapport national sur la Science et la Technologie intitulé Engage to Excel: Producing One Million Additional College Graduates with Degrees in Science, Technology, Engineering, and Mathematics [1], il faudrait 1 million d'étudiants supplémentaires dans les domaines STEM pour satisfaire les demandes des industriels. D'ici 10 ans, les offres d'emplois devraient croître de 17%, dont 60% pour des postes requérant des diplômes universitaires ou au-delà. Selon ce même rapport, il a été constaté que 50% des étudiants entrant dans une filière STEM ressortaient au plus tard après deux ans et se réorientaient vers des filières non STEM. C'est le maintien de ces étudiants dans ces filières qui représente un véritable enjeu pour l'augmentation du nombre de diplômés.
Au printemps 2011, le Forum de l'Enseignement Supérieur des Entreprises (Business Higher Education Forum (BHEF) - organisation qui regroupe 500 présidents et directeurs de centre de recherche universitaire) a mis en place le projet BHEF STEM pour une plus grande synergie entre les milieux de l'enseignement supérieur et professionnels. Ce projet a pour principal objectif d'accueillir puis de maintenir les élèves dans les filières STEM, notamment les femmes et les minorités ethniques, afin de les amener jusqu'à l'obtention du diplôme.

Dans le cadre de cette initiative, des programmes opérationnels se sont développés au niveau local au travers des états américains. Parmi les derniers projets mis en place, nous allons évoquer un projet développé dans la région du Midwest relatif au développement durable des ressources en eau.
Le BHEF a lancé ce nouveau programme mobilisateur le 11 juin dernier piloté, par l'université du Wisconsin et le Conseil de l'Eau de Milwaukee (Milwaukee Water Council). Ce projet entre dans l'objectif du BHEF pour la diminution de l'écart qui persiste entre les connaissances théoriques transmises au niveau de l'enseignement supérieur et les mises en application dans le milieu professionnel.
Cinq campus universitaires de l'université de Milwaukee participent à ce projet dont l'objectif est de mettre en place un système durable d'utilisation de l'eau sur leur campus. Au travers de ce projet, les étudiants vont pouvoir aborder les problématiques du secteur industriel et mettre en application leurs acquis théoriques dans le cadre de projets concrets.
Nous allons détailler les cinq projets mis en place par ces campus universitaires et interagissant ensemble pour atteindre l'objectif défini :
=> Le premier campus est celui de l'Ecole des Sciences de l'Eau Douce basée à Milwaukee (UW-Milwaukee's School of Freshwater Sciences) et qui est la première école au niveau national délivrant un diplôme dans le domaine des sciences de l'eau douce [2]. L'école travaille à la mise en place d'une initiative dans le domaine de la recherche aquatique pour les étudiants de second cycle. D'autres étudiants venant des institutions de science, technologie, ingénierie et mathématiques de l'université de Milwaukee s'associeront au projet ;
=> Le programme de l'Institut de la Mer basé à Madison (UW-Madison's Sea Grant Institute) : il s'agit d'un programme national basé sur la recherche fondamentale et appliquée, l'éducation, la sensibilisation et le transfert de technologie relatif à la gestion et l'utilisation durable des ressources des Grands Lacs et plus largement des ressources océaniques [3]. En collaboration avec son centre de limnologie, l'Institut va présenter et promouvoir, auprès des étudiants de classe de Terminale et post baccalauréat, les ressources des Grands Lacs et la science océanographique ;
=> L'Ecole Stevens Point (UW-Stevens Point), avec ses 1600 étudiants dans le domaine des ressources naturelles, souhaite augmenter le nombre d'étudiants en filière STEM et leur donner accès à différents laboratoires tels que la Station Environnementale Centrale du Wisconsin (Central Wisconsin Environmental Station), le laboratoire d'analyses environnementales et de l'eau (Water and Environmental Analysis Laboratory), et l'Institut pour les technologies durables (Wisconsin Institute for Sustainable Technology Laboratory) qui travaillent en collaboration avec l'école [4] ;
=> L'université de Wisconsin-Superior, en collaboration avec plusieurs organisations professionnelles, a mis en place un partenariat pour un programme de formation (Partnerships in Education Program) visant à offrir des possibilités d'interaction entre les étudiants et les entreprises locales sur des initiatives centrées sur l'eau [5]. Ce projet se fera en lien avec l'Institut de Recherche du Lac Supérieur (Lake Superior Research Institute) et la Réserve Nationale de Recherche des Estuaires du Lac Supérieur (Lake Superior National Estuarine Research Reserve). Au travers de ce partenariat, des programmes d'études focalisés sur l'eau seront mis en place afin de développer les compétences des étudiants sur les connaissances de base liées à la gestion de l'eau ainsi que la qualité et la conservation de l'eau douce.
=> L'Ecole Whitewater (UW-Whitewater), qui oeuvre dans les domaines du développement durable et reconnue comme l'un des 100 meilleurs lieux d'études du Sud du Wisconsin, participera également à ce projet [6].
Ce projet d'ensemble a pour but, d'une part, de mettre en place un système durable pour la gestion des ressources en eau ; et d'autre part, de familiariser les étudiants au développement d'applications pratiques à partir des concepts théoriques afin qu'ils abordent de manière plus opérationnelle les problématiques diverses liées au secteur industriel local.
Pour en savoir plus, contacts :
- [1] Report to the President - Engage to excel : Producing one million additional college graduates with degrees in Science, Technology, Engineering, and Mathematic - 25/02/2012 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/gtMoY
- [2] School of Freshwater Sciences -
http://www4.uwm.edu/freshwater/
- [3] University of Wisconsin Sea Grant Institute -
http://www.seagrant.wisc.edu/home/
- [4] Welcome to the College of Natural Resources -
http://www.uwsp.edu/cnr/Pages/default.aspx
- [5] Business and Economics Department - Partnerships in Education -
http://redirectix.bulletins-electroniques.com/g9nQy
- [6] University of Wisconsin-Whitewater -
http://www.uww.edu/campus-info/about-uww

mercredi 27 juin 2012

Harbi a-t-il tué Chaabani?


Attention, cet article c'est de la dynamite...son auteur, ancien SG de l'EMG (Etat Major Général) de l'Armée Algérienne, en principe très bien informé, attaque frontalement l'historien Mohamed Harbi . Il l'accuse d'avoir été l'inspirateur de la cabale qui a abouti à l'exécution du colonel Chaabani par le couple Ahmed Benbella/ Houari Boumediene...l'affirmation est énorme et va certainement provoquer l'un des débats les plus acharnés de ce 50ème anniversaire de l'indépendance...à lire, à méditer...en attendant la réplique qui ne peut tarder de Mohamed Harbi...qui sera au forum d'El Watan sur le 50ème anniversaire ( du 5 au 7 juillet prochain) à coté de Gilbert Meynier, Gilles Manceron, Omar Carlier, Med Hachmaoui, Benjamin Brower, René Galissot, Mathieu Connely, H'mida Ayachi...et tant d'autres historiens, juristes et hommes et femmes de médias...La conférence de cloture "Bilan de la colonisation et de l'indépendance" sera animée par Mohamed Harbi... après cette incursion de l'ancien SG de l'EMG, il va falloir que Harbi se décarcasse sérieusement et sorte enfin de sa réserve afin de nous éclairer en toute sérénité sur cette accusation gravissime...sa crédibilité étant sérieusement mise en cause, il ne pourra pas éluder le débat par une simple pirouette toute Harbienne...j'en connais une tranche puisque jamais l'historien n'a daigné répondre à mes interrogations sur une partie des évènements ayant secoué le Nord Constantinois durant les premiers mois de la guerre d'indépendance...d'autant que son ancrage dans la région d'El Harrouch Skikda (Philippeville) fait de cet historien un observateur appliqué et surtout irremplaçable de par sa connaissance ainsi que ses liens de sang avec de nombreux acteurs du mouvement national...je n'ai pas oublié que lors de la sortie du film de JP Lledo " Algérie, Histoires à ne pas dire" les prises de position de Mohamed Harbi n'ont pas été aussi claires que l'exigeait la situation...sa lecture que j'ai trouvée un peu éculée de l'état d'esprit de la population et de ses liens avec la religion et l'islamisme m'a personnellement choqué au point que j'avais rédigé une mise au point...mais sur l'insistance de quelques amis communs, j'ai du la mettre au frais...on peut lire le texte rédigé par Med Harbi et rapporté par le site de la LDH Toulon:http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2666

 Voici une copie intégrale de la contribution de Mahdi Chérif dans le Soir d'Algérie du 25 juin 2012. J'ai inséré quelques photos afin de donner au visiteurs de ce blog une lecture aérée...ils en auront bien besoins, eut égard à la gravité des accusations portées par l'auteur à l'encontre de Med Harbi.  Naturellement, dès que ce dernier apportera sa propre interprétation des faits, Boussayar en fera étalage ici.

 Harbi, l'armée et les faussaires de l'histoire
Par Mahdi Cherif,
Moudjahid, ancien secrétaire général de l’EMG de l’ANP
Dans mon écrit paru dans le Soir d’Algérie, le 21 février 2012, concernant l’exécution sommaire du colonel Mohamed Chabani, le 3 septembre 1964 à Oran, j’ai rappelé l’avis déterminant de Mohamed Harbi, lorsque, pendant quelques heures, la vie du jeune colonel a balancé au bout du bon plaisir d’Ahmed Ben Bella.
Mohamed Harbi a mis quatre mois pour imaginer une réponse et trouver les mots pour la formuler ! Surprenante lenteur chez un homme prompt à faire dans les grandes amplitudes dès qu’il s’agit de pontifier sur les médiocrités des Algériens ! Sans doute a-t-il fallu tout ce temps au professeur reconverti dans l’exploitation juteuse des archives de la révolution qui ont été, à un moment de sa vie, opportunément à la portée de sa main pour retrouver la mémoire. Il est difficile, il est vrai, de se souvenir des actes de ses vies antérieures lorsque ce n’est pas la conviction qui trace la cohérence et la linéarité d’un itinéraire. Ou bien a-t-il attendu la disparition d’Ahmed Ben Bella de peur, sans doute, qu’il ne lui dise : «Oui, tu étais là !» Dans un plaidoyer embarrassé, l’ancien Souslov algérien du FLN et conseiller du «Zaïm», reconnaît – je n’en demandais pas tant – qu’il a requis par trois fois contre le jeune colonel. Dans le texte confié à El Watan,le 4 juin 2012, Mohamed Harbi, l’historien qui se souvient de l’histoire des autres, mais qui donne l’impression d’avoir oublié la sienne, refait le procès de Mohamed Chabani. Il rappelle, la prenant ainsi à son compte, la principale – et fausse – accusation formulée contre le chef de la Wilaya VI, et, tout en essayant de nier sa responsabilité par de laborieuses pirouettes, il affirme que ce sont des cercles occultes intéressés à le perdre de réputation qui ont inspiré mon exercice. Dans le présent écrit, je cite mes sources. Elles sont irréfutables. L’inquisiteur impitoyable et sans état d’âme, qui requérait la mort contre les opposants et qui l’obtint maintes fois, déguisé aujourd’hui en fougueux défenseur des droits de l’homme, nous explique lui-même – nous allons le relire – quelle était sa conception des droits de l’homme et de la justice au temps où il était puissant.
«Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens»* 

Relisons ce qu’écrit Harbi : «Sommé de quitter le commandement de la région saharienne, il (Chabani) refuse d’obéir et oblige l’administration à ne plus reconnaître l’administration centrale. Il ouvrait malgré lui un champ d’action à toutes les forces extérieures hostiles à l’Etat algérien, c’est la raison pour laquelle le journal que je dirigeais ( ! ) a appelé le gouvernement à réagir…». Relevons d’abord le «la région saharienne» au lieu de la Wilaya VI, qui ne couvrait qu’une partie du Sahara, avec ce que cela suggère comme dangers potentiels pour l’unité nationale et les richesses énergétiques, et soulignons au passage la pirouette qui fait endosser au journal ses propres décisions. Le révolutionnaire flamboyant, rattrapé par l’histoire, tente de diluer sa responsabilité et de se faire tout petit en se cachant derrière le journal (les appariteurs, les secrétaires, les chauffeurs, les pigistes, les commis aux chiens écrasés et les tâcherons obscurs de la pointe Bic). Glorieuse mise en page du rôle principal qui fut le sien à côté de Ben Bella. Passons, mais retenons au passage le terrible aveu : «Malgré lui» !... Chabani s’est donc retrouvé devant le peloton d’exécution pour un crime qu’il n’a pas commis, mais dont Harbi, cinquante ans après, l’accuse encore. Harbi écrit, écoutons-le bien : « Révolution africaine a publié trois articles, deux éditoriaux sous ma signature, le troisième intitulé, Les féodalités bureaucratiques, exprimait le point de vue de la direction du FLN, y était relaté le fond de l’affaire Chabani. Celui-ci a été jugé sans garantie de justice par un tribunal militaire les 2 et 3 septembre, et la sentence exécutée dès le procès terminé…» Le «sans garantie de justice» donne froid dans le dos. Il a été codifié dans le texte intitulé : «Les féodalités bureaucratiques» publié le 4 juillet 1964, dans Révolution africaine. Le morceau de bravoure explique et justifie la façon d’administrer la justice aux opposants. Il est de la main de Harbi sous le pseudonyme El Harrouchi (Harbi est né à El Harrouch en 1933). Après avoir longuement chargé Chabani et insisté sur la «nécessité» de la peine capitale, Harbi conclut : «(…) Ou la révolution se défend par la violence révolutionnaire ou la révolution hésite et démissionne. ‘’Nous ne sommes pas dans un débat juridique’’. Qui renonce à la violence renonce à la révolution.» Pol Pot n’aurait pas désavoué El Harrouchi. Après avoir lu cela, on peut faire grâce à Harbi des autres appels au meurtre contre les pseudos opposants dont sont remplis les éditoriaux signés par lui. Harbi, dans le puéril jeu de cachecache auquel il s’adonne pour ne pas reconnaître son écrasante responsabilité dans la mort de Chabani (le journal, puis une collégiale et anonyme direction du FLN et enfin Omar Ouzegane), convoque le témoignage de Tahar Zbiri «(…) J’ai interrogé et enregistré le colonel Tahar Zbiri sur l’affaire Chabani. A aucun moment, il n’avait évoqué mon nom (…)» Tahar Zbiri, Harbi devrait le savoir, a gardé la mémoire de ce qui se passait audessus de 1000 m d’altitude. Au ras des pâquerettes, il y avait trop de monde et trop de mochetés. Tahar Zbiri a bien raison de ne pas s’en souvenir. L’exécution de Chabani était voulue et demandée par Harbi, non que ce dernier eut été un être assoiffé de sang, ou qu’il eut un compte personnel à régler avec le chef déchu de la Wilaya VI, mais comme un jalon visible, une démarcation nette entre les tenants de la révolution socialiste, dont il s’était autoproclamé le grand prêtre, et les aspirants au grand burnous. Chabani, «le féodal», était jugé ès qualités, un peu comme les GIA condamnaient, ès qualités, le jeune appelé sans avoir jamais eu à pâtir de ses agissements.
Schizophrénie révolutionnaire 

L’inquisiteur trotskyste, qui avait l’oreille du raïs, avait fulminé contre Chabani non parce que ce dernier s’était rendu coupable de crime de rébellion, mais pour des raisons idéologiques. Mohamed Chabani était aux yeux du quarteron trotskyste, qui sévissait dans la proximité immédiate de Ben Bella, le représentant parfait des féodalités qui menaçaient «la révolution socialiste». C’était une vision dogmatique, froide, consciente, déterminée, mais fausse. Ben Bella, Harbi et leurs proches amis n’avaient rien compris à l’Algérie, pourtant simple, de l’immédiat après le 5 juillet 1962. Ce n’était pas de pseudos féodalités présentes partout, dangereuses et dont «les légions» de Mohamed Chabani auraient été le bras armé qui menaçaient l’Algérie, mais l’incompétence, le brouillamini doctrinaire, l’égocentrisme du dirigeant qui avait conquis le pouvoir par le coup d’Etat contre le GPRA et l’erreur de latitude des clercs gauchistes qui avaient investi la direction du FLN et qui inspiraient sa décision politique. Ce noyau dur et prépondérant était essentiellement constitué par Harbi, chantre de l’égalitarisme par le bas, inquisiteur impitoyable à l’affût d’opposants à abattre, redoutable et sans état d’âme quand il a atteint les hautes sphères du pouvoir et eu en mains le levier d’un journal influent et par Lutfallah Suleiman, le marxiste égyptien sorti tout droit des géôles cairotes par Nasser et envoyé en Algérie auprès de Ben Bella. Les militaires, qui ont condamné à mort Mohamed Chabani, ont eu à gérer, chacun, des rébellions militaires pendant la guerre de Libération, ils les ont résolues sans recourir aux exécutions capitales. Saïd Abid et sa participation efficace à la solution de la sédition du djebel Chaâmbi, Abderrahmane Bensalem confronté au bunker «Hama Loulou» et qui sut le réduire sans mort d’homme, comme il a su ramener à la raison Slimane Laceu de retour d’une mission d’acheminement d’armes, en proie à un accès de rage subite, et qui menaçait de lancer son commando sur «laârab et l’francis» de la Calle à Tamanrasset ! Sans compter une bonne demie-douzaine d’humeurs chagrines qui ont hérissé les crêtes des djebels frontaliers, de 1956 à 1960, d’ires, de dires et de délires. Bensalem et Abid savent que les coups de sang de tel ou tel chef de guerre se concluent toujours à l’avantage de l’autorité centrale et sans effusion de sang, sauf celle de Ali Hambli à l’Est et celle de Zoubir à l’Ouest pour des raisons particulières. La rébellion à laquelle s’est essayé Chabani n’a pas dérogé à la règle générale. Juste une effervescence de quelques jours, à peine un baroud d’honneur. Harbi n’a pas siégé dans le tribunal qui a condamné Chabani mais par ses appels au châtiment suprême à longueur d’éditorial ; il a créé une atmosphère empoisonnée de révolution en péril qui a rendu légitime le recours aux gibets. (Chabani n’a été que le premier des suppliciés de l’ère Ben Bella. Il y en aura d’autres. La liste existe et les témoins se souviennent). Harbi a été objectivement celui qui a facilité la tâche aux deux véritables tueurs de Chabani – Ben Bella et Boumediène – en leur fournissant le prétexte imparable «de l’atteinte à l’intégrité territoriale». Il a donné aux officiers qui ont voté la mort, par soumission à l’ukase, la bonne conscience «du devoir accompli». Harbi, en ce temps-là, je le souligne encore, tenait bien droit la première hampe de l’oriflamme idéologique du régime en se faisant le meddahinspiré du pouvoir des masses, du hammam réservé aux nantis, de la justice révolutionnaire appliquée aux opposants et des milices populaires. La deuxième hampe, l’ordonnance d’application sans laquelle la théorie demeure lettre morte, était tenue, de la façon qu’on sait, par le commissaire Hamadèche. Les solutions mécanistes prônant une justice sociale basée sur l’exclusion et la violence, aveugles devant les véritables défis d’un pays tentant de se relever d’une longue guerre de libération, qui décrètent, par le haut, la stratification en classes et en intérêts de classes d’une société recroquevillée sur des valeurs ancestrales, telles les coutumes et la religion et qui tentent d’imposer une dynamique brutale de changement sans le moindre relais dans cette même société, sont vouées à l’échec. La greffe artificielle, bulbe étranger sur le corps algérien de l’époque, ne pouvait qu’échouer. Ben Bella, tonitruant désert politique, a trouvé dans les théories semi-rigides prônées par des gauchistes pressés matière à meubler son vide. A peine arraché du terreau où il s’était introduit par l’effraction de l’entrisme, le greffon rougeâtre s’est rabougri et desséché. Mais il a eu le temps de marquer son temps et les esprits. Je n’ai nullement l’intention de disserter sur les envolées lyriques des idéologues autistes du début de la décennie 1960 – autant en emporte le vent – et il est hors de question de faire dans l’outrance en tenant Harbi pour seul responsable des copiés-collés qui ont inoculé un increvable virus à l’Algérie. Cinquante ans plus tard, les mimétismes dont certains apprentis marxistes ont été les hérauts, ont érigé, année après année, pierre après pierre, le mur de nos lamentations. Il y a des gâchis dont un pays ne se relève jamais. L’infortuné Mohamed Chabani et les autres opposants suppliciés ont été les premières victimes de l’amour inconsidéré pour le pouvoir et des idées fixes schizophréniques.

Docteur Jekyl et mister Hyde 
Et puis un jour, le 19 juin… Oui, entre-temps le 19 Juin – la fameuse journée des dupes – passa par là, réduisant à leur vraie dimension les prématurés de la couveuse de l’oncle Pablo, à peine barbouillés de barbe à papa et effarés de se retrouver seuls, tragiquement, à l’étroit dans l’espace de leurs incertitudes. Il y a des désillusions plus terribles que la plus étroite des géôles.
Foin de révolution. Sauve qui peut ! Ceux qui ont choisi, une fois un levier de pouvoir en main, les raccourcis de la violence dite «révolutionnaire», confirmant par l’extrême leur vraie nature, connurent pendant quelque temps les culs de basse fosse ; j’étais de ceux que Abdelaziz Zerdani avait quotidiennement harcelés afin que j’agisse auprès de Zbiri pour qu’il obtienne, sinon la clémence pour nos idéologues bien marris, au moins l’adoucissement de leurs conditions de détention. Harbi, une fois que Kasdi Merbah lui eut encadré la poterne de «l’évasion», s’en va, penaud, sans pouvoir cette fois-ci prendre les archives, surtout celles où figurent ses confessions chez la SM. Il changea de registre, abjura sa première communion et entra en éclipse, faisant la preuve par «terre neuve» qu’il n’était apparenté aux authentiques trotskystes que par l’hématome rougeâtre du «kyste». D’autres, en Algérie ou ailleurs, les réalistes qui ont opté pour «un programme minimum» et qui ont su revenir à la charge malgré les incompréhensions, les rejets, les calomnies, les répressions ou les exils, ont fini par gagner le droit à l’existence et à la parole, respectés même par leurs plus féroces contradicteurs. La cohérence dans les idées et le courage face aux épreuves sont toujours payants. L’ancien champion de la réduction des problèmes complexes de l’Algérie en facteurs s’insérant dans une équation simple par la catégorisation et infaillible par la coercition, s’est reconverti, un ton plus bas quand même, dans l’enseignement de l’histoire à ceux qui ne la connaissent pas. Il leur apprit, avec des mots savants, que l’ALN était composée d’ignares et de rustres. La mode aidant, il embrassa la carrière du droit de l’hommisme, celle des gesticulations guerrières du droit d’ingérence fondé sur les mots au sens perverti, usinés dans les ateliers cyniques où travaillent les artisans émérites des «printemps arabes» où, de Damas à Tunis, en passant par le Caire et Tripoli, la mort danse la farandole. Au fond, à bien relire la prose étalée dans El Watan du 4 juin 2012, du spécialiste en histoires tristes de son pays, on découvre que sa seconde préoccupation, après celle qui tend à nier le rôle qui fut le sien dans l’affaire Chabani, est la réaffirmation de ses positions connues sur l’armée algérienne. Pour se ménager encore une fois — motion Elkabbach — les rescousses utiles des grosses pointures de la démocratie appliquée aux autres selon le modèle libyen, il avance qu’il est victime de calomnies destinées à ternir son image par un Mahdi Chérif qui roule pour on ne sait qui. N’est-il pas, lui Harbi, l’homme qui dénonce les atteintes aux droits de l’homme et les crimes de torture ? Il fait feu par les ingrédients qui ont fait, il y a quelque temps, la fortune des concepteurs de l’inusable «qui tue qui ?». Par une embardée acrobatique, il suggère qu’il est victime d’un tir de ricochet provenant de cercles proches du général Nezzar. On veut, à ce qu’il paraît, lui faire payer son noble combat contre la torture. «(…) Le recours au passé n’est ni politiquement innocent ni fortuit. Il s’intègre à la campagne en faveur du général Nezzar organisée par le Soir d’Algérie (…)», affirme Harbi. Merci pour le Soir d’Algérie et merci pour les éminents membres de l’intelligentsia algérienne qui ont soutenu Nezzar, victime d’un guet-apens organisé de main de maître en Suisse. Le pavé en page 2 du Soir d’Algérie, du 5 juin 2012, a la consistance d’un pavé de schiste dense, aiguisé et tranchant. Certaines outrances de langage ne méritent qu’un jet de pierre. L’écrit de Mahdi Chérif, mon écrit, Harbi l’affirme haut et fort, est donc un tir provenant de l’entourage du général Nezzar. On découvre, on s’en doutait un peu – et désormais les choses sont nettes – que Harbi est partie prenante dans les cabales fomentées d’une façon récurrente contre le principal artisan de l’arrêt du processus électoral qui a empêché le FIS d’empocher l’Algérie. Je ne suis pas mandaté pour défendre Khaled Nezzar ; il s’est toujours bien défendu tout seul. Je viens d’écrire tout seul. Je retire. Le 10 mai écoulé, beaucoup d’Algériens ont voté Khaled Nezzar. Le résultat du scrutin a été, d’une certaine manière – je suis de ceux qui l’interprètent ainsi – l’approbation de l’acte nezzarien de janvier 1992. Je viens d’inventer un mot : «nezzarien». Il figurera tôt ou tard dans le lexique. Il est déjà chanté «en Caire». Libre à Harbi de dire, et il le dira sans aucun doute : «Quelle belle solidarité de caste !» Je ne suis pas un proche de Nezzar. Pendant les évènements du 14 décembre 1967, qui m’ont valu les galères, il était d’un côté et j’étais ailleurs. Mais plus tard, lorsque l’Algérie s’est trouvée face aux périls, le sens de l’intérêt national a gommé les divergences et a rapproché les fils de l’ALN autour de l’ANP – leur œuvre commune – mobilisés, toutes générations confondues, pour l’Algérie. J’ai lu l’article de l’excellent Salah Guemriche paru dans le Quotidien d’Oran, le 14 juin 2012. Il avance, à propos de l’absurdité de certains destins, que «tout acte de vigilance citoyenne et toute critique d’un système passé maître en manipulation relève du devoir de tout intellectuel digne de ce nom…». Je souscris pleinement à la sentence et j’insiste, pour ma part, pour écarter toute équivoque, que l’intellectuel doit être à l’avant-garde pour défendre tout simplement l’Etat de droit. Harbi a le droit, et surtout le devoir, de faire campagne pour les droits de l’homme et du citoyen. J’ajoute, en plagiant un tantinet Guemriche (guillemets) : «Mais passer sans état d’âme du lynchage médiatique dont furent victimes d’autres Algériens» au statut de moraliste et de censeur, une fois qu’on a quitté le pouvoir, est assurément une étrange métamorphose. Le lecteur me pardonnera, avant de revenir aux sentiments que nourrissent à l’égard de l’armée algérienne certains intellectuels algériens, in céans ou auto-exilés, de vider d’abord les deux mandats de dépôt que m’a notifiés le procureur Harbi : Les trois coups d’Etat que j’aurais perpétrés et ma complicité dans la rétention des restes des chahids Amirouche et Si El Haoues. Trois coups d’Etat ? Question au docteur Bonatiro : le ridicule peut-il être mesuré à l’échelle de Richter et, si oui, à partir de quel degré peut-il tuer ? Puisque nous sommes dans le registre de l’ironie, autant l’effeuiller jusqu’au bout. Voyons cette variante : le premier coup d’Etat vous a donné le pouvoir, le deuxième vous a empêché de continuer d’en mal user et le troisième devait vous tirer de la mauvaise situation où vous vous êtes mis. Pourquoi donc me reprochez-vous ma charité ? La rétention des restes des deux martyrs ? Harbi tente d’imprimer un effet boomerang à mes révélations et essaye d’ouvrir une polémique malvenue, et surtout indécente, sur un sujet douloureux entre tous. Il en sera pour ses frais. Bic). Saïd Sadi a écrit un livre émouvant et très documenté sur la vie et le parcours patriotique de Amirouche. Saïd Sadi sait très bien qui était Ben Bella, ce qui se passait autour de Ben Bella et qui étaient les conseillers de Ben Bella. Il n’a pas voulu aller dans cette direction par honnêteté intellectuelle lors de ses investigations sur les tenants et les aboutissants de cette affaire. Pas de preuves ! La terrible tache noire de la séquestration des restes n’a pas encore livré tous ses secrets. Nourredine Aït Hamouda et Saïd Sadi savent qui étaient les militaires qui ont découvert les dépouilles, comment ils ont agi et quelles étaient leurs possibilités et leurs limites d’action. Sadi, quoi qu’il ait pu affirmer un jour, ne s’est jamais trompé de peuple.
Le traumatisme originel
Comment peut-on être aveugle quand on ne souffre pas de cécité ? Certains plateaux de télévision outre-Méditerranée ressemblent à des divans de psychanalystes. On découvre alors, au gré des étranges logomachies de la gent intellectualisée conviée pour légitimer les verdicts précieux assénés sur l’Algérie et les prédictions de l’inéluctable chaos qui l’attend, combien on peut être aveugle alors qu’on ne souffre pas de cécité. Question de vision. Les choses apparaissent déformées quand on les regarde à travers l’écran opaque d’une carte de séjour. Je sais, Harbi, au contraire des autres canassons (tiens, encore Nezzar) qui font partie de l’attelage, n’a pas besoin d’officier traitant ou de montrer «patte verte» pour obtenir droit de cité là où il le désire. Ses titres universitaires sont reconnus. La pathologie dont souffre Harbi est d’un autre ordre. Elle remonte à l’époque où il était resté sur le quai quelque part chez lui-même, en lui-même, en orbite autour de lui-même, emmailloté par les fils velus de l’araignée, celle qui se tapit toujours au bord du Rubicon quand il est en crue. Le carrefour des années 1950 était bien périlleux. Harbi a passé sous silence, dans Une vie debout, son grand silence au moment du grand appel. Il salivera toute sa vie sur les états de service de ses compagnons de lycée qui ont eu le courage d’aller au-delà du piémont, d’où ses jugements dévalorisants — c’est le moins qu’on puisse écrire — sur l’ALN. Il y a des non-accomplissements qui minent pour la vie, une vie. Ce sont de vrais traumatismes. Et le mal s’ajoutant au mal, Harbi croisa un jour le chemin du commandant Mendjeli. Avril 1960, l’homme de gauche était venu prêcher, sur la frontière Est, la révolution à ceux qui la faisaient. Son discours, sans points ni virgules, était un mélange de Abane : «Nécessité d’une organisation d’avant-garde liée aux combattants et au peuple et dirigeant le pays de l’intérieur», un peu de Fanon : «Coupure brutale entre les forces vives de la révolution...», et beaucoup de Pablo (alias Michel Raptis qui créa en 1944 le PCI, Parti communiste internationaliste) : «Lutte contre les tendances opportunistes…» Sa leçon fut comprise comme une tentative de tamisage des rangs de la révolution pour ménager les premiers rôles à ceux qui pensaient être les seuls à pouvoir «définir les mots d’ordre et à encadrer l’éducation politique». Les membres de l’état-major général ont remis à sa juste place l’aspirant maître à penser. Venir faire un cours de stratégie appliquée à ceux qui étaient confrontés au réel et qui connaissaient l’état des lieux de la révolution en ces débuts de l’année 1960 (reprise en main difficile de l’ALN après la disqualification du COM, développement des opérations Challe sur les wilayas combattantes, fermeture quasi hermétique des frontières, regroupement massif des populations et mobilisation sans précédent des lobbies ultras en Algérie) était un peu présomptueux. C’était toute la différence entre les faiseurs de révolution en éprouvette aseptisée de laboratoire et ceux qui étaient dans le chaudron en ébullition du terrain. Mendjeli, l’irascible commandant Mendjeli, au revers de la main douloureux, avait dû faire un gros effort pour contrôler les pulsions de sa dextre. Harbi a eu de la chance, l’ulcère de Si Ali était, ce jour-là, en période de somnolence. Dans les Archives de la Révolution algérienne (document n°89, page 410), Harbi donne une version arrangée de l’incident. 

La problématique de l’ANP
Au lendemain de l’indépendance, l’armée échappait au contrôle total de Ben Bella et de son groupe. Houari Boumediène n’était pas convaincu par la politique du soi-disant «pouvoir des masses». C’était pour lui la feuille de vigne qui cachait les attributs impudiques du pouvoir personnel. Face aux réticences de l’opinion et aux oppositions déclarées de ceux qui l’ont aidé à défaire le GPRA, Ben Bella, conseillé par Harbi, imposa la création d’une milice populaire. Mise rapidement sur pied, elle commença à recruter et à recevoir, par bateaux entiers, des armes. Sa mission de gardienne de l’orthodoxie idéologique, telle que définie par Harbi, et de contre-poids militaire à l’ANP était évidente. On connaît la suite. Au cours de la décennie 1990, après son intervention pour briser la dynamique qui conduisait le pays à l’abîme, l’armée algérienne, accusée d’être «un corps conservateur, réactionnaire, prompt à user de violence pour protéger ses intérêts ou ceux des oligarchies dont elle est la garde prétorienne », est devenue l’obstacle qui fait barrage au «printemps » algérien, selon Saint Bernard. Les commanditaires cachés de la déstabilisation de l’ANP activèrent des relais qui se constituèrent en une redoutable coalition : institutions chrétiennes, ONG plus ou moins catholiques, personnalités emblématiques de l’intelligentsia française influencées par des analyses consciemment orientées d’une poignée d’intellectuels aigris et par la peinture de l’apocalypse algérienne racontée par de blanches et innocentes icônes de l’ex-FIS. Pourquoi interpeller les petites mains de la «régression féconde» et autres fariboles ? L’étal des bons apôtres, malgré le fardage et la criée, n’a pas connu d’affluence. Mais lorsqu’il s’agit d’un homme qui se revendique de grands principes et de grandes idées et qui affirme qu’il a toujours eu de l’ambition pour son pays, le mélange des genres est intolérable. Le palier annonciateur de l’escalier étroit, sombre et glissant est souvent bien éclairé. Harbi, tête de liste du parti du chaos algérien annoncé à chaque pleine lune, complice des compassions suspectes envers les tueurs, répercutant dans tous les Sant’Egidio de la planète les sommations à son pays qui ressemblent à des tirs à balles réelles. Vocations affichées et vacations acceptées, mues de mots et mutations de sens. Chemins chaotiques… Fiction ? Simple sujet de philo ? Non, drame pathétique des sorties ratées. Banal et triste destin algérien. Hélas !

La ligne de démarcation
L’armée algérienne a résisté. Nous avons résisté. J’écris le mot «nous» avec une intense émotion. Il y a huit jours, j’ai présidé les travaux du 3e congrès de l’Organisation nationale des retraités de l’ANP. Dans la salle, au gré des interruptions de séances, des groupes se formaient. Parfois, parvenait à mes oreilles un nom. Le nom d’un compagnon mort, assassiné par l’hydre infernale. La minute de silence observée avant l’ouverture, et dédiée aux morts de l’Algérie, est propice à l’émotion et à l’évocation. Des noms… Du général à l’homme de troupe. Tous les niveaux de la hiérarchie. Des morts par milliers. L’armée algérienne est restée debout. Lorsque Harbi interroge, provocateur : «Depuis quand une armée s’identifie à ses chefs avant de s’identifier à la nation ? S’agit-il d’une caste ou d’une institution au service du pays ?» se rend-il compte de la gravité de ses propos ? Vingt ans de résistance et de sacrifices sont réduits à un combat de mercenaires, mobilisés pour les intérêts de quelques parrains. Ce n’est pas Nezzar que Harbi vilipende, ce n’est pas la SM ou le DRS ou une quelconque police politique qu’il cible, Harbi s’attaque à l’ANP en tant qu’institution nationale, rejoignant ainsi les rangs de ceux qui, patiemment, insidieusement, par la sape sournoise de la défense des droits de l’homme, tentent de la découpler de notre peuple pour le réduire à merci. Pendant le fameux procès de Paris que Khaled Nezzar a intenté à ses détracteurs, Harbi est allé encore plus loin dans l’offense : «Tous les peuples du monde ont une armée. En Algérie, l’armée possède un peuple.» Après avoir proféré de telles énormités attentatoires à l’honneur de tous ceux qui ont porté un jour l’uniforme de l’ANP, Harbi peut encore venir commémorer des dates et parler d’histoire. Juste quelques petites précisions avant de revenir à mon sujet. J’ai fait partie du groupe de militaires qui après s’être opposés à la dictature de Ben Bella, se sont insurgés contre la dictature de Boumediène qui l’a remplacée. J’ai souffert des conséquences de mes choix. Je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne défends aucun privilège et je ne roule pour personne. Je ne défends pas, sous un prétexte grandiloquent, le système qui prévaut en Algérie ou le régime actuel. Les jeunes Algériens ont suffisamment de discernement et de ressort pour imposer, tôt ou tard, les changements que le pays attend. La première pierre qu’ils devront polir et cimenter sera celle d’un véritable Etat de droit. Ils y parviendront s’ils savent imposer le changement sans remettre en cause la stabilité du pays. Aucune évolution positive ne sera menée à terme et rendue pérenne si la colonne vertébrale du pays – l’armée algérienne – est ébranlée. Or, c’est de cela justement dont il est question dans les diatribes récurrentes dont l’armée est l’objet. Dans un monde compliqué régi par la loi du plus fort, dans un contexte géopolitique local perturbé, au moment où des bouleversements inattendus risquent de se produire, l’armée algérienne demeure la garante de notre survie. Le consensus sur cette question est la ligne de démarcation qui sépare la zone d’occupation tenue par ses pourfendeurs, de la zone libre où se placent ceux qui ont une vision nationale des enjeux. 
Pour l’édification de ceux qui espèrent casser le lien qui existe entre l’ANP et le peuple algérien, il est peut-être utile de rappeler cette réalité : l’ANP n’est que la partie visible de la véritable armée algérienne. Je laisse à Harbi le soin de déchiffrer le sens de cette phrase. Un rappel pour l’aider : l’armée algérienne n’a pas été constituée selon le modèle qui a prévalu pour d’autres armées à travers le monde. Elle est née – immédiatement – multiple, le même jour, partout à travers l’immense territoire national. Chaque chaumière du pays profond lui a donné avec un de ses fils, un peu de sa substance. Ainsi elle a été, dès sa venue au monde, authentiquement populaire. Ainsi elle a pu tenir tête à une force qui avait la tradition de la chose militaire, l’expérience d’innombrables champs de bataille et une considérable puissance mécanique. Les conditions de sa venue au jour la marqueront à jamais. Après l’indépendance du pays, au-delà des conjonctures, des péripéties et des erreurs de celui qui a été à sa tête dans les années 1960 et 1970, elle a su préserver l’essentiel : demeurer populaire. Elle a pu le rester grâce au service national et à sa présence aux côtés du peuple dans les grandes épreuves : les tremblements de terre, les inondations, le terrorisme, les froids sibériens ou encore lorsqu’elle a veillé à ce que le dialogue s’instaure entre les Algériens au lieu d’imposer la solution «des bruits de bottes et des gradins des stades». Les Algériens ont de la mémoire. Tôt ou tard l’histoire, lorsqu’elle ne sera plus l’otage de Harbi et de ses amis, reparlera de ce qu’ont accompli dans la discrétion et la modestie ou le panache et la morgue, les hommes qui ont été immenses sur ces champs d’honneur. Leur Histoire, n’en doutons pas, aura les accents de l’épopée.
M. C.
 

samedi 23 juin 2012

Sanglantes pièces à conviction

 C'est très juste que la diplomatie allait jouer un grand rôle...mais ce sont nos souffrances et nos morts qui allaient lui servir de pièces à conviction....et ce dès le premier jour...il fallait que cela soit dit....sans nos luttes, sans nos martyrs, sans notre résistance...nos diplomates auraient été bien embarrassés...ce n'est point un hasard si à la veille de chaque session de l'ONU, le FLN de l'intérieur organisait une insurrection, une grève générale, un attentat, une manifestation...les diplomates ont fait le reste...il suffit de reprendre le fil des évènements et la chronologie des faits pour ne plus accepter que nos souffrances n'aient servie que comme palliatifs...la révolution a été possible parce le peuple a adhéré à l'appel du FLN et surtout qu'il ne voulait plus que le système colonial continue à nous opprimer...on peut effectivement souligner que les actions des militants et de la population ont été admirablement relayées par une diplomatie habile, patriotique et révolutionnaire...

 

 

Extraits du livre de Matthew Connely

«L’arme secrète du FLN»

  El Watan du 23.06.2012 

Un matin de mai 1961, vers dix heures, trois hélicoptères de l’armée suisse survolèrent à basse altitude le lac Léman et franchirent la frontière française.

Une fois sur l’autre rive, ils atterrirent tour à tour en déposant chacun trois passagers. Sous les pales tournoyantes, les hommes fraîchement débarqués lissèrent leurs costumes avant de s’avancer vers les représentants de la France venus les accueillir. Non loin de là, des batteries anti-DCA étaient positionnées le long d’un périmètre défensif, tandis que les routes avoisinantes grouillaient de patrouilles armées et de barrages routiers. Même le lac, sous son aspect pacifique, dissimulait des hommes-grenouille dans ses profondeurs. Ces hommes représentaient le «Gouvernement provisoire de la République algérienne» (le GPRA), bien que celui-ci ne pût réellement prétendre gouverner un quelconque territoire en Algérie.
Tous ses ministres étaient exilés à Tunis ou au Caire, ou emprisonnés dans la forteresse de l’île d’Aix. Ses forces en Algérie étaient tombées à moins de 15.000 hommes, répartis en petits groupes de dix à vingt combattants. Armés simplement de mortiers et de mitrailleuses, les moudjahidine affrontaient une armée d’occupation d’un demi-million d’hommes qui procédait alors à ses premiers essais nucléaires dans le Sahara. (…)
Le rapport inverse entre la supériorité militaire de la France en Algérie et l’affaiblissement progressif de sa position de négociation avec les nationalistes fut, selon l’expression de Jean Lacouture, «le paradoxe absolu» de la guerre d’Algérie. Pour expliquer ce paradoxe, il faut considérer la ténacité et la bravoure des rebelles, des ruelles d’Alger aux villages frontière du Constantinois, qui luttèrent et s’organisèrent pendant plus de sept ans contre une terrible répression. Mais la réponse, et son histoire, se trouvent en fait bien au-delà des frontières de l’Algérie.
Fondé sur une recherche dans les archives et sur des entretiens menés en Europe, en Afrique du Nord et aux États-Unis, ce livre soutient que ce que les Algériens ont appelé «la Révolution» était d’une nature résolument diplomatique, et que ses luttes les plus décisives se sont déroulées sur la scène internationale. Les meilleures armes des Algériens furent des rapports sur les droits de l’homme, des conférences de presse et des congrès de la jeunesse, qui livrèrent bataille sur le front de l’opinion mondiale et des lois internationales, bien plus que sur celui des objectifs militaires conventionnels. Vers la fin du conflit, quand les rebelles ne faisaient plus que de rares tentatives pour ouvrir des brèches dans les fortifications érigées autour de la frontière algérienne, le GPRA avait rallié une majorité contre la France aux Nations-unies, gagné la reconnaissance de conférences internationales, et s’était vu accueillir par 21 coups de canon dans certaines capitales du monde. Ces succès poussèrent les moudjahidine pressés de toutes parts à persister dans leur combat. (…)


La lutte de l’Algérie pour l’indépendance fut aussi une révolution diplomatique au sens plus conventionnel où l’entendent les historiens, puisqu’elle contribua à réorganiser les relations internationales. Là aussi nous voyons un
paradoxe : les tentatives répétées de la France de contenir le conflit eurent pour seul effet de lui assurer des répercussions plus lointaines. Paris fut ainsi conduit à concéder l’indépendance aux protectorats du Maroc et de la Tunisie, et la décolonisation de l’Afrique subsaharienne s’en trouva accélérée. Sa détermination à combattre les soutiens étrangers des rebelles contribua à la crise de Suez et déclencha les événements qui allaient entraîner la chute de la IVe République et le retour du général de Gaulle. Celui-ci commença par retirer les forces françaises de l’OTAN, en partie en représailles contre le refus des États-Unis de soutenir la guerre. Pendant toute cette période, l’Algérie fut le point de ralliement du mouvement des non-alignés et du nationalisme arabe. De fait, c’était la première fois qu’un peuple assujetti, dépourvu de tout moyen de contrôler ne serait-ce qu’une partie du territoire qu’il réclamait pour sien, déclarait son indépendance et obtenait la reconnaissance qui allait rendre cette indépendance possible. (…)

Dans la lutte pour l’opinion mondiale, les deux bords employèrent des propagandistes et cultivèrent la presse et les intellectuels étrangers. L’Algérie étant à certaines périodes la seule guerre ouverte dans le monde, elle était assurée d’un public attentif, d’autant plus que les questions posées – nationalisme arabe, décolonisation de l’Afrique et tensions dans l’Alliance atlantique – étaient toutes en tête de l’agenda international. Paris reconnut très vite que les médias pouvaient maintenir la question algérienne sur cet agenda même si l’armée réduisait le FLN à la clandestinité. La lutte se déroulait dans les studios de radio et de télévision, dans les couloirs de l’ONU et dans les débats universitaires, et les échos s’en faisaient entendre jusqu’au plus haut niveau des États. (…)

L’énorme influence de la guerre d’Algérie s’est poursuivie par le biais des écrits de Frantz Fanon – lui-même diplomate du GPRA – et du film de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger. Elle est devenue emblématique d’une révolte plus vaste «contre l’Occident» qui a repris une puissante résonance avec la fin de la guerre froide et la montée des mouvements djihadistes dans le monde musulman. On pourrait penser que ce n’était qu’un des nombreux mouvements anticoloniaux résultant de développements économiques, sociaux et culturels plus profonds, liés à des événements politiques plus vastes comme la Seconde Guerre mondiale et la lutte entre l’URSS et les États-Unis qui s’ensuivit. Mais à cet égard, l’Algérie fut en première ligne, à la crête d’une vague d’anticolonialisme qui commença à enfler dans le Sud-Est asiatique dans les années 1930 pour aller se briser dans les parties les plus méridionales de l’Afrique quarante ans plus tard. En fait, le statut officiel de l’Algérie comme département français et la violence avec laquelle Paris lutta pour la garder en firent une sorte d’anomalie.
Mais l’Algérie était extrême quasiment à tous points de vue, ce qui explique que son histoire continue à attirer l’attention bien au-delà de la France et de l’Afrique du Nord. Elle était extrême dans l’intensité de son expérience coloniale et dans l’aspect destructeur de sa décolonisation. Elle était extrême même dans ce qui la rendait typique : rapide croissance de la population, surexploitation des terres, exode rural, émigration et influence des réformes religieuses – les principaux moteurs du changement révolutionnaire dans l’ensemble du monde colonial.
En outre, des crises marocaines d’avant 1914 jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, l’Afrique du Nord fut continuellement secouée par les conflits entre grandes puissances. Pour toutes ces raisons, l’Algérie constituait un cas extrême d’un problème connu : la fragmentation et l’intégration simultanées de la communauté mondiale. La ligne de faille socioéconomique divisant le Nord et le Sud y était plus profonde et plus étroite, et nulle part la pression pour l’intégration économique, politique et culturelle, et l’affrontement qui en résulta ne furent si puissants, provoquant des secousses partout dans le monde. En étudiant cet épicentre du conflit Nord-Sud naissant, nous voyons comment et pourquoi le sol a commencé à bouger sous l’influence de la compétition entre superpuissances, annonçant l’ère de l’après-guerre froide. (…)
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Avec leur faible connaissance de la société algérienne, les observateurs de la métropole recouraient à des explications naturalistes pour des actes de violence apparemment dépourvus de sens : «On a tué pour tuer, tiré pour tirer, brûlé pour brûler», opinait le journal de la SFIO, Le Populaire. L’affirmation récurrente que les rebelles tuaient sans raison laissait entendre qu’il s’agissait d’un comportement instinctif. Ainsi, quand un article sur les mutilations faciales commises par le FLN parut  dans une revue médicale française – repris ensuite par le ministère de l’Intérieur pour une distribution à l’étranger –, il était illustré d’une gravure montrant «les supplices pratiqués en Algérie», tirée d’un ouvrage de 1637, «Histoire de Barbarie et de ses corsaires».
Une autre réédition, dont 500 exemplaires furent envoyés à la délégation française à l’ONU – s’accompagnait d’un article intitulé «Aspects particuliers à la criminalité algérienne», qui précisait que «huit siècles d’anarchie sanglante ont développé des réflexes qui paraissent impensables à des hommes civilisés. Un siècle de présence française n’a pas suffi à les effacer». La revue officielle du ministère de la Défense allait encore plus loin, expliquant que la révolte était particulièrement forte dans les Aurès parce que les populations «y ont conservé la plupart des traits psychologiques et sociologiques qu’elles avaient il y a deux mille ans». (…)
L’idée que la résistance anticoloniale était inspirée par la ferveur islamique était littéralement institutionnalisée. Ainsi, après le début de l’insurrection en Algérie, le Conseil supérieur du renseignement constitua une «Commission sur l’information musulmane» pour traquer tous les signes d’islamisme par le biais d’échanges réguliers d’information et de réunions entre la police, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), les militaires et plusieurs ministères. De son côté, le cabinet du président du Conseil établit bientôt son propre Bureau central de documentation et d’information, spécifiquement chargé de rassembler des informations «sur les problèmes de l’Afrique du Nord en particulier et de l’islam en général…». Mais la pauvreté et l’inégalité partout présentes dans l’Algérie française ne pouvaient éternellement échapper à l’attention d’un nombre croissant de fonctionnaires, de correspondants et de conscrits qui s’y rendaient. Par leurs récits, le public français apprit que les rebelles n’avaient pas seulement «tué pour tuer», mais avaient de réelles doléances.

Présentation :

Matthew Connely est professeur d’histoire à l’Université de Columbia. Son essai magistral et pertinent, réédité en Algérie par Média-Plus, a paru aux USA puis en France (Payot & Rivages, 2011). Il développe deux idées principales : fondée sur la lutte armée, la Révolution algérienne s’est affirmée et réalisée par la diplomatie et la communication (au point que la conférence de presse du GPRA, lors des accords d’Evian, s’est faite par téléconférence, procédé tout récent !) ; elle a cristallisé et influé grandement sur la recomposition des équilibres géostratégiques mondiaux post Guerre Froide.
«L’arme secrète du FLN», Matthew Connely. Ed. Média-Plus, Constantine, 2012. 512 p. Titre original : «A Diplomatic Revolution, Algeria’s fight for Independence and the Origine of the Post-Cold War Era».

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