samedi 18 avril 2015

La Science agronomique orpheline de Wahab



La science agronomique orpheline de Wahab Mokhbi
A peine un mois après la mort de Bouzid Chalabi, la science agronomique nationale est à nouveau orpheline d'Abdelwahab Mokhbi...lui et moi devions commettre un article à quatre mains sur la disparition précoce et douloureuse de Bouzid, sans doute le plus doué d’entre nous tous pour sa grande maitrise de l’ornithologie, des zones humides et de la biodiversité.

Wahab n'était pas qu'un ami, qu’un confrère, qu’un confident, qu’un guide, il était un Maitre au sens hellénique du terme. Pendant au moins 25 ans, c'est-à-dire depuis notre retour au pays, durant l’effervescente décennie 80, Wahab était devenu mon encyclopédie ambulante...à chaque fois que j'avais à confronter une idée, un problème, une énigme, un proverbe ou une citation, c'est vers lui que je me tournais machinalement...sans la moindre hésitation et très sereinement.  Car Wahab qui n’omettait jamais de dire à ses étudiants «  j’enseigne le doute » avait réponse à tout et à tous. Bien que natif de la même ville de Skikda, tout comme Bouzid Chalabi, et originaires du même massif de Collo -la somptueuse montagne où la résistance à tous les envahisseurs n'était point un vain mot-, c'est sur les bancs de l'ITA de Mostaganem que nous nous étions rencontrés au début des années soixante dix. Moi élève ingénieur en seconde année et lui, de quatre ans mon cadet, qui parvenait enfin vers cette cote rebelle du Dahra occidental que nous allions découvrir ensemble à travers l’œuvre d’Assia Djebbar – L’Amour, la fantasia- et à travers la découverte des massacres de la tribu des Ouled Ryah.
A l’ITA, nous étions tous deux très portés sur le volontariat au cotés des bénéficiaires de la révolution agraire, mais ni lui ni moi n'étions « pagsistes » comme notre troisième compère Saci Belgat. Très tôt, j'avais appris à espérer et à écouter les sourdes colères de Wahab, lorsque les dogmatiques du PAGS tentaient avec beaucoup de zèle de nous guider vers les champs du militantisme ombrageux et austère. Lui a toujours eu les mots les plus indiqués pour remettre le débat sur la voie de la sérénité et du bon sens paysan. Aidé avec une grande humilité par les interventions très nuancées de Hamoud Zitouni et de Mohamed Labdi.





Un émerveillement renouvelé
Les études doctorales effectuées en France, lui à Nice dans le midi, sur les gibbérellines et moi à Rennes, la somptueuse capitale de la Bretagne, sur les hormones digestives. L'un travaillant sur les hormones végétales et l'autre sur les hormones chargés de réguler la digestion avec en partage la physiologie, mère de toutes les sciences. Puis ce fut le retour au pays. Nous nous sommes de suite retrouvés dans les amphis de la contestation, comme au bon vieux temps. Octobre 88 étant passé par là, nous avions repris les luttes comme de redoutables syndicalistes toujours aux premières loges. A la recherche d'un statut pour sauver l'honneur de l'enseignant en agronomie. Au prix de multiples douleurs et de pas moins de 6 mois de grève, le statut de l’INFSA est enfin déposé pour signature au SGG. Ce ne fut point sans douleurs ! Car, comme j'étais « le meneur », c'est moi que l'administration décida de sanctionner par une mutation disciplinaire vers le grand Sahara Algérien...comme la sanction était empreinte d'un  double vice de forme, j'avais refusé d'obtempérer et introduisait une action en justice en vue d’une annulation de la décision. La seule parade de l'administration fut de me suspendre mon salaire...durant 19 mois. Ce qui m’obligea à redevenir agriculteur de plein exercice et de plein champ. J'ai alors découvert la grande générosité de Wahab qui savait mieux que quiconque apporter le réconfort nécessaire à « la paix intérieure ». Notre relation s'affermissait davantage à travers nos premières balades champêtres. Lui était très fier de me voir refuser l'aide financière qu'il me proposait. Il comprenait que je ne pouvais laisser nos adversaires jouir de leur mauvais coup. Nos visites sur les champs de chou fleur, de pastèques, de melons, de pomme de terre, de fèves, de tomates, de poivrons et d'oignons, que je cultivais de mes propres mains, devenaient pour lui une source d'émerveillement renouvelé. Ce qui m'encourageait fortement dans mes convictions et dans mes taches ô combien éprouvantes. 




La mère de toutes les sciences
Puis il y avait ces interminables discussions sur la physiologie végétale, une science où il excellait particulièrement. Lui, en pédagogue avertis et scrupuleux, savait transmettre la théorie avec les termes les plus appropriés et moi je passais directement à l'application sur le terrain. Jamais l’agronomie n’aura été aussi bien enseignée et aussi bien appliquées qu’à travers nos discussions entre les rangs majestueux des artichauts des « 7 marabouts », dans la gluante et austère plaine des Bordjias. Les résultats furent fabuleux...et c'est mon porte monnaie qui en était le plus repus...
Il avait aussi cette grande générosité dont il  abusait sans retenue aucune pour parler des plantes, des insectes ou de l’environnement à ses étudiants, à ses collègues, à ses amis, aux passants. Il était toujours prêt à partir dans une singulière démonstration, au point de lasser parfois ceux qui ne suivaient plus le rythme si particulier qu’il imprimait à ses discours. Wahab avait un sens inné des analogies et autres paraboles. Il avait aussi cette rare aptitude à vous faire un très long détour, jalonné de multiples digressions aussi savoureuses que savantes, pour enfin revenir à la case départ. Sans jamais s’embrouiller, sans jamais perdre le fil conducteur…et en toute humilité !
Lorsqu’après un détour par l’ENSEPS de Mostaganem, j’étais revenu sur le devant de la scène, aux commandes de l'ITA de Mostaganem, Wahab a eu la grande élégance de décliner tous les postes de responsabilité que je lui proposais, ce qui ne l’empêchait pas de m'aider subtilement dans le choix de mes collaborateurs. Il était de toutes les luttes et de toutes les initiatives. Jamais une intervention, un discours, une conférence que j’étais appelé à donner ne se faisait sans son consentement préalable...et très avisé. En 96, nous fûmes sollicités par un bureau d’études étranger, sur recommandation expresse du ministère de l'agriculture, placé en ces temps troubles, sous l’autorité avisée de Nordine Bahbouh. Ce bureau d’études britannique nous commandait une expertise sur les perspectives de l'industrie laitière en Algérie. C'était bien avant la naissance des énormes complexes laitiers de la vallée de la Soummam, des hautes plaines steppiques ou des basses plaines de la Mekerra ou de la Seybouse. Nous avions à l'époque mis en évidence les perspectives alléchantes qui s'ouvraient devant ce segment de l’économie nationale. C'était du temps où la laiterie «Dahra » de Mostaganem, inondait de ses yaourts les confins de l'Aurès ; à moins de 5 dinars le pot de yaourt fruité. L'honnêteté voudrait que je souligne que le plus gros du travail avait été effectué par Wahab. Pourtant, lorsque le client prendra possession du dossier que Wahab était allé remettre à Tunis – situation sécuritaire oblige-, c’est lui qui décidera de partager équitablement la substantielle indemnité que le bureau d'études nous avait versée...ceci malgré mes protestations soutenues...et véhémentes...



Une aisance bien singulière
Dans l’impossibilité de reprendre toutes les étapes de notre long et fructueux compagnonnage, je voudrais souligner combien il va manquer à sa famille, à Hanane et à Oussama, ses enfants. Dans cette terrible douleur, ils ont fait montre d'un courage et d'une sérénité qui aurait fait un immense plaisir à feu Wahab ; ces enfants là sont bien de lui et ils sont très dignes et très aptes à perpétuer la sagesse et la générosité de leur défunt papa.
Je voudrais maintenant dire combien la science agronomique nationale lui sera redevable et combien il lui manquera. On ne "fait pas un enseignant chercheur de ce calibre en un tour de main ! Osons le mot: Wahab Mokhbi est absolument irremplaçable et ça n'est ni l'amitié ni l'émotion qui guide mes mots. Il était parvenu à un tel niveau de synthèse de l'agronomie qu'il n'est pas possible de ne pas trembler à l'idée qu'il ne sera plus là pour nous aider à séparer le bon grain...que lui seul savait faire avec une aisance singulièrement efficace. De notre séjour au Maroc, en compagnie de l'ami Halbouche Miloud, je garde le souvenir impérissable de cette double confrontation avec Si Mansour, l'érudit cheikh de la Tariqa Allawwya du Maroc – qui nous avait reçus en son siège de Casablanca- et qui, en excellent "Fakir" du cheikh Mehdi Bentounès, père de l'actuel Cheikh Khaled Adlène Bentounès, nous avait gratifiés d'une grande et très solennelle leçon de mysticisme et d'érudition. Nous en avons été définitivement marqués lui et moi au point qu'il ne se passait pas un mois sans que remontent à la surface ces moments de grande communion autour de la pensée du Cheikh Ahmed Benalioua, dit Cheikh El Alawwi, maitre spirituel et géniteur de la Tariqa éponyme. Juste pour dire que ce Skikdi de souche « rurbaine » savait combien la cité de Sidi Saïd lui était coutumière et agréable au point d'y finir sa vie...et d'y être enterré aux cotés de ses plus illustres enfants.
Deux jours avant la fatidique défection d'un cœur aux mille blessures, nous avions fait un ultime détour par la Salamandre...avec une halte de plus de deux heures à regarder les bateaux de pêche aux lumières scintillantes se faire dorloter par un curieux vent de sable...puis nous avons quitté le port pour faire une boucle jusqu'à Sablettes. C'est au moment où nous entamions la rocade et ses palmiers agonisants que Wahab osera un parallèle entre Mosta et Skikda. Lui savait certainement qu'il délivrait son ultime message ; mais il a eu la délicatesse de n'en rien laisser paraitre Jusqu’à l’ultime instant, tout en se sachant définitivement condamné et que « ça ne tient plus qu’à un fil », comme il le concèdera à Saci Belgat 24 heures avant de succomber.  



En attendant l’oraison funèbre ?
Sur le chemin poussiéreux qui mène de «Sablettes» à Salamandre, je lui fais alors écouter la conférence que je venais de donner 15 jours auparavant au palais de la culture de Skikda, conférence à laquelle je l'avais convié. Mais il s'était alors excusé à l’heure du départ, arguant qu’il était en train de tester une nouvelle thérapie et qu'il ne pouvait s'éloigner de Mosta. Pas même pour une virée dans le massif de Collo que je lui faisais miroiter, comme un ultime pèlerinage. Lui savait sans doute que la fin approchait à grands pas, mais il m'a épargné comme il a toujours su le faire, c'est à dire avec doigté et dignité. Il écoutera donc mon laïus d’une quinzaine de minutes avec une très grande attention, surtout que j’y relevais les grandes similitudes entre le terroir de nos ancêtres et celui de nos enfants respectifs. Jamais à court d’arguments, il fera agréablement remarquer que je soignais de mieux en mieux mon parler en Arabe. Puis nous nous sommes séparés juste en face de la cité où il habite, non loin du trottoir assassin.
Vendredi dernier, au moment où il agonisait sur ce fichu trottoir de la route de Salamandre, j'étais sur la route de Ténira en train de photographier un sublime arbre de Judée. Que je me proposais de lui montrer via la toile. J'avais alors mis mon téléphone en mode silencieux comme si je craignais une mauvaise nouvelle. Lorsque je le rallume, l’écran  afficha 11 appels en absence et 7 messages! Que de très mauvais présages, surtout lorsque je prends connaissance de leur provenance ; défilent alors les noms de Senouci Ouddan, Abdelkader Boudjemaa, Abbou Mohamed, Mohamed Larid, Abdelkader Homrani. J'ai de suite compris que des choses très graves s'étaient passées à Mostaganem ; mais j'étais bien loin de me douter que mon ami, mon confident, mon confrère, ma conscience et ma science venait de trépasser sur ce maudit trottoir qui longe la route de Salamandre.
Il faudrait une autre vie pour parler de Wahab Mokhbi...je prie profondément pour lui, je prie profondément pour la science agronomique. En ce triste et brumeux mois d’avril, elle est vraiment bien mal en point et elle est irrémédiablement orpheline...Adieu Wahab...l’université Algérienne, celle de Mostaganem, n’ont pas su reconnaitre tes mérites. Il faut leur pardonner de n’avoir même pas tenté de te dédier une courte oraison funèbre à laquelle tu es sans doute le plus éligible d’entre nous. Chez tes amis, tes fidèles admirateurs, chez tes collègues et tes étudiants, ça ne fait pas l’ombre d’un doute ! Tu laisseras un vide que personne ne pourra ni ne voudra combler, tant la tache est insurmontable et la douleur qui va avec aussi…Paix à son âme !

mercredi 8 avril 2015

Le blé sauvage à la rescousse



 Où l'on apprend l’extrême complexité du blé...et sa grande générosité...

Le séquençage d’un ancêtre du blé pourrait augmenter les récoltes modernes 

Un consortium international de partenaires publics et privés travaille au séquençage du génome de l’amidonnier sauvage, un ancêtre du blé moderne, en vue de rendre les variétés de blé moderne plus saines et plus résistantes. L’amidonnier sauvage est un blé riche en nutriments et l’une des premières cultures à avoir été domestiquée il y a environ 10 000 ans au Moyen-Orient. « Le blé amidonnier sauvage peut être naturellement croisé avec le blé domestiqué, ce qui en fait une source potentielle pour l’amélioration du blé », explique Assaf Distelfeld, généticien du blé à l’Université de Tel-Aviv en Israël, et principal chercheur du projet. Le transfert de traits de l’amidonnier sauvage riche en micronutriments au blé panifiable pourrait réduire la malnutrition parmi les populations dont le régime alimentaire est basé sur cette culture. Le blé procure actuellement près d’un cinquième des calories consommées dans le monde. « De plus, nous espérons identifier des gènes qui permettent au blé de mieux pousser dans des environnements rudes, et ainsi améliorer la sécurité alimentaire », ajoute Distelfeld. Cependant, l’assemblage du génome est une tâche compliquée, puisqu’il est beaucoup plus complexe que le génome humain. Une fois qu’il sera terminé, les données seront librement accessibles, indique le consortium. Selon Justin Faris, phytogénéticien au Service de recherche agricole du Département de l’Agriculture des États-Unis, « Le séquençage du génome de l’amidonnier sauvage sera une réalisation scientifique majeure qui aura des répercussions profondes sur notre capacité à produire des variétés de blé améliorées pour la résistance à la sécheresse et aux ravageurs. Les variétés à haute performance qui en résulteront procureront davantage de nourriture à la population mondiale en pleine expansion »

Rappels sur la domestication des blés

Rechercher l’origine du blé tendre, espèce hexaploïde, revient à évoquer l’ensemble des blés historiquement cultivés, diploïdes, tétraploïdes et hexaploïdes, et à identifier leurs ascendants sauvages ainsi que leurs sites de domestication.Toutefois, cette question n’est pas facile car, d’une part, il existe de considérables modifications morpho-physiologiques entre les blés cultivés actuels et leurs ancêtres, et, d’autre part, seul un petit nombre d’entre eux est actuellement cultivé dans les mêmes territoires que ceux où ils ont été domestiqués.

En ce qui concerne la localisation de la domestication des blés, on considérait jusqu’à aujourd’hui qu’elle avait eu lieu dans le Croissant fertile, vaste territoire comprenant, selon les auteurs, la vallée du Jourdain et des zones adjacentes d’Israël, de la Jordanie et de l’Irak, voire de la bordure ouest de l’Iran. Récemment, des scientifiques israéliens (Lev-Yadun et al., 2000) ont suggéré, sur la base de divers éléments botaniques, génétiques et archéologiques, que le creuset de notre céréaliculture se situerait en une zone plus limitée dudit Croissant fertile, localisée autour de l’amont du Tigre et de l’Euphrate, dans des territoires actuels de la Syrie et de la Turquie. En effet, les progéniteurs des sept cultures fondatrices du Néolithique – engrain, amidonnier, orge, lentille, pois, vesce et pois chiche – se trouvent simultanément, ainsi que le lin, uniquement à l’intérieur de ce périmètre, même si la distribution des ancêtres du blé tendre dépasse ce cadre à l’est comme à l’ouest. De plus, hors de cette zone centrale, il n’existe pas pour l’heure de preuves archéologiques de formes domestiquées de céréales et de légumineuses antérieures à la période 7300 – 7000 av. JC, ce qui paraît confirmer son antériorité.

L’ancêtre sauvage, T. monococcumL. ssp. Aegilopoides (Link) Thell., de l’engrain cultivé,T.monococcum L. ssp. monococcum, a été découvert en Grèce pour la première fois par Link en 1833 qui le décrivit initialement sous le nom de Crithodium aegilopoides. L’espèce fut identifiée comme l’engrain sauvage par Gay en 1860 (Boissier, 1884), tandis que T. urartu Tum. Ex Gand., espèce voisine donneuse du génome (AA) de l’amidonnier sauvage fut repérée en Arménie en 1937 par Tumanian. L’ancêtre sauvage,T. turgidum ssp. Dicoccoides (Körn. Ex Asch & Graebn.) Thell., de l’amidonnier, T. turgidum ssp. dicoccon
(Shrank) Thell., et du blé dur, T. turgidum spp. Durum (Desf.) Husn, à génome 5BBAA) fut découvert sur herbier, en Autriche, par Körnicle dans la moitié du XIXe siècle tandis que les formes cultivées et sauvages de T. timopheevii (Zhuk.), furent repérées, entre 1923 et 1932, par Zhukovsky, Tumanian et Jakubziner (Jakubziner, 1932) au nord de la mer Caspienne.
Cette découverte des progéniteurs sauvages de l’engrain et de l’amidonnier aboutit à la première classification naturelle des blés (Shultz, 1913), bien vite renforcée par les premiers travaux de phytogénétique (Sakamura, 1918) qui aboutirent à la détermination des nombres chromosomiques des différents blés : les blés cultivés, et leur apparentées, ont alors été classés par les botanistes en trois groupes principaux : les blés diploïdes (engrain ou petit épeautre – 2n = 14), les blés tétraploïdes (amidonnier, blé dur, blé poulard, blé de Pologne, blé de Perse – 2n = 28) et les blés hexaploïdes (épeautre, blé tendre, blé hérisson, blé compact – 2n = 42). Des études ultérieures de cytogénétique mirent en évidence que les différents blés formaient une série allopolyploïde avec X = 7 (Feldman et al., 1995) et permirent d’en préciser les relations. La figure 1 expose l’état actuel de nos connaissances.
Ainsi, c’est seulement dans la seconde moitié du XXe siècle qu’il est devenu clair pour la communauté scientifique qu’il n’existait pas d’ancêtres sauvages des blés hexaploïdes et que les blés hexaploïdes cultivés résultaient d’hybridation spontanée entre blés tétraploïdes cultivés et espèces sauvages diploïdes.
Lien : http://www7.inra.fr/dpenv/pdf/bonjed21.pdf

L'autre face du gaz de schiste

Comme en toute choses par ailleurs, j'essaie de ne pas trop baliser le débat. Et celui sur le gaz de schiste en est des plus rudes! Alors je donne la parole, sans la cautionner, à un vrai expert...qui travaille à conseiller les compagnies pétrolières...mmmmmm...mais comme l'article m'a été envoyé par mon ami Ali Ghozali, je n'hésite pas à le reprendre, ainsi chacun pourra se faire sa petite opinion...la mienne n'est pas encore faite ...alors bonne lecture et beaucoup de vigilance tout de même...par ailleurs, mon ami Faouzi Bouhadi*, autre expert ayant longuement travaillé dans et autour des forages en Algérie et ailleurs, m'a assuré que la fracturation était bien usitée en Algérie...sur des puits dits conventionnels...et lui sait de quoi il parle...
A Mouats

«Seul le débat transparent peut dissiper les craintes»
Hamid Guedroudj.


Sollicité pour éclairer nos lecteurs sur l’exploitation du gaz de schiste qui fait aujourd’hui l’objet d’une violente controverse en Algérie, Hamid Guedroudj, patron d’une importante société d’ingénierie pétrolière basée en Ecosse, a bien voulu répondre aux questions relatives à la problématique centrale des hydrocarbures non conventionnels que nous lui avons posées.
Spécialisé dans le développement, le design et la gestion des champs pétroliers et gaziers qu’il pratique depuis 36 années aux Etats-Unis et dans d’autres contrées du monde, cet ingénieur émérite d’origine algérienne a reçu de nombreuses distinctions dont celle, toute récente, de la reine d’Angleterre, en reconnaissance de l’extrême performance de la société d’ingénierie pétrolière basée en Ecosse (PETEX) qu’il dirige.
Hamid Guedroudj sait donc parfaitement de quoi il parle quand il s’exprime sur tout ce qui a trait aux hydrocarbures, les gaz et huiles de schiste, y compris
 
 Très succinctement, quelle différence y a-t-il entre extraction conventionnelle et celle dite «non conventionnelle» d’hydrocarbures ?
Les hydrocarbures proviennent d’animaux marins enterrés en mer stagnante pendant des centaines de millions d’années. Avec des dépôts supplémentaires, les sédiments sont enfouis plus profondément, provoquant une hausse de température et   pression. Les matières organiques se transforment en kérogène qui est le précurseur des hydrocarbures.
Avec le temps, la cuisson du kérogène entraîne une expansion volumétrique significative, qui induit des millions de fractures hydrauliques (phénomène naturel)  qui finit par relier les pores dans le schiste et permettent la migration progressive du gaz hors de la roche mère. Le gaz migre vers le haut et ventile en surface à moins qu’il soit pris au piège, auquel cas  un réservoir de gaz naturel conventionnel est créé. Si un piège n’existe pas, il peut aller tout le chemin à la surface (phénomène naturel).
L’extraction conventionnelle consiste à forer là où les hydrocarbures ont été piégés (le réservoir), la non-conventionnelle consiste à forer directement dans la roche mère qui est de l’argile compactée (schiste). La capacité de produire à grand débit étant limitée, il faut fracturer les argiles pour permettre une récupération. Les hydrocarbures sont les mêmes dans les deux cas et beaucoup de production conventionnelle est le résultat de fracturations si le réservoir est de basse perméabilité.
La technologie de fracturation a démarré il y a près de cent ans de manière primitive et a été utilisée de manière sérieuse depuis les années 50’. Il y a plus d’un million de puits fracturés aux USA qui, comme vous le savez, en détiennent le plus grand nombre.

Qu’est-ce qui fait que la première soit admise et la seconde suspectée de divers maux et, notamment, la pollution irrémédiable de l’environnement ? Vous avez personnellement vécu des expériences d’exploitation de gaz de schiste  à travers de nombreux pays du monde, quelles leçons en avez-vous tirées?
La grande différence entre le conventionnel et autres est surtout dans la capacité de produire. Les volumes drainés par le non-conventionnel sont petits. Cela veut dire qu’il faut forer beaucoup plus de puits que le conventionnel, ce qui crée un problème près des zones habitées. Il n’y a, fondamentalement, aucune autre différence. L’industrie du pétrole dans tous les cas comporte des risques. Le plus grand est celui de l’intégrité des puits. Il faut que les puits soient bien cimentés pour éviter la communication entre différentes couches.
Cela est le cas aussi bien pour le conventionnel que le non-conventionnel. Le désastre de Macondo (puits conventionnel) dans le golfe du Mexique démontre bien l’importance de l’intégrité.Selon les autorités environnementales américaines, il n’y a jamais eu contamination due au fracking (fracturation), mais il y a eu des cas de mauvaise cimentation qui ont permis un contact entre différentes couches.
Cela est prouvé et des rapports sérieux existent. La meilleure source existe chez la «United states environmental agency» où tous les cas de plaintes contre les contaminations sont analysés.
C’est comme cela qu’un événement qui a été largement diffusé sur YouTube à Dallas (eau en feu) a été classé comme fraude. Un tuyau de gaz avait été connecté à l’arrivée d’eau. La production d’hydrocarbures conventionnels contient les mêmes risques que le non-conventionnel. Des milliers de puits en conventionnel sont fracturés tous les ans.
Le problème n’est pas la fracturation, mais une règlementation sévère et sérieuse concernant l’intégrité des puits quels qu’ils soient. La leçon principale est qu’en se focalisant uniquement sur le non-conventionnel, on risque d’oublier que toute production d’hydrocarbure fait face aux mêmes problèmes et contient des risques qui ne sont minimisés ou éliminés que par la compétence et une réglementation basée sur la science. L’inquiétude de la population est légitime, mais elle ne doit  pas tomber dans l’irrationnel et la fiction.

Dans les oasis sahariennes où l’eau est à juste titre sacrée, on comprend que les populations concernées s’inquiètent de voir leurs nappes d’eau polluées par les fracturations de roches et les injections de produits chimiques. Le risque est bien réel, vous en convenez ?
L’eau est sacrée où qu’elle soit, elle est la base de toute vie. Le problème de la contamination a déjà été traité au-dessus, et il est relié à l’intégrité des puits, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune différence entre le gaz de schiste ou des puits à Hassi Messaoud.La différence est la quantité d’eau requise pour faire un multi frac. Nous avons besoin de beaucoup plus d’eau pour fracturer les argiles (schistes). Entre le forage et les fractures, on aurait besoin en moyenne de 15 000 m3 d’eau par puits, ce qui est énorme.
Cette quantité peut cependant être recyclée pour fracturer un autre puits à hauteur de 80%.Une fois que le puits produit, nous n’avons plus besoin d’eau. L’industrie fait actuellement des recherches pour pouvoir fracturer avec du gaz et notamment du CO2 qui serait adsorbé par les schistes. Il y a une grande polémique sur les produits chimiques utilisés pendant la fracturation.
La liste de ces produits est disponible sur le site «frack disclosure registry» dont le but est de protéger l’environnement et essentiellement les ressources hydrauliques. La composition des fluides de fracture consiste en 90% d’eau, 9,5% de sable et de 0,5% de produits chimiques.
Ces produits chimiques sont ceux que l’on retrouve dans notre vie quotidienne, à savoir les acides utilisés pour nettoyer les piscines, le glutaraldehyde pour désinfecter l’équipement dentaire, le chlorure de sodium, les sels boratés utilisés dans la fabrication des savons, le glaciol antigel, les acides citriques utilisés dans la fabrication de jus, etc.
Au risque de me répéter, le problème n’est pas la fracturation, mais l’intégrité des puits. La fracturation est une technique qui n’est pas nouvelle. Le risque existe, mais il est du même niveau que celui des puits conventionnels. Cela a été prouvé, pour qui s’y intéresse, par des autorités  scientifiques sérieuses.

Les ressources conventionnelles d’hydrocarbures sont-elles à ce point taries pour se précipiter dans l’exploitation très controversée du gaz de schistes dont on  ne maîtrise pas la technologie et, plus grave encore, à une période où les prix du gaz et du pétrole enregistrent une baisse qui promet d’être forte et durable ?
 A ma connaissance, l’Algérie ne s’est pas lancée dans l’exploitation des gaz de schiste, mais essaie de forer quelques puits pour déterminer le potentiel en gaz. L’Algérie, comme tous les autres pays fera face à une consommation d’énergie en constante augmentation. Elle devra faire face à ce défi en ayant une stratégie énergétique logique, rationnelle et réalisable.
Comment peut-on créer des stratégies énergétiques sans comprendre les éléments de la décision ? Sans connaître les potentiels énergétiques futurs, on travaillerait sur le coup à coups et l’arbitraire. L’Algérie n’est pas encore  entrée dans la production de gaz de schiste, et n’étant pas dans le secret des dieux, je ne sais si cette décision sera prise dans le futur ; cependant, cela pendra plusieurs années avant d’avoir l’environnement nécessaire pour l’exploitation des gaz de schiste.
Concernant l’argument du prix de pétrole pour tout arrêter, c’est exactement l’inverse qui doit être fait. La crise du pétrole et la disponibilité des compagnies de services sont telles qu’il est en effet aujourd’hui possible de réaliser ce type de projets à moindre coût.

En cas de tarissement à terme de nos ressources d’hydrocarbures, ne serait-il pas mieux indiqué d’aller résolument vers la promotion des énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, etc.) qu’il est très possible de développer en Algérie. On ne comprend pas, par exemple, pourquoi l’Algérie ne veut pas s’impliquer dans  le projet Desertec, que le Maroc tente aujourd’hui de récupérer à son compte...

Toutes les sources potentielles d’énergie doivent faire partie d’un panier qui répond au besoin d’un pays quel qu’il soit. Il ne faut pas tomber dans la facilité de croire qu’il existe des sources infaillibles, propres, pas chères. Il n’en est rien, toute source d’énergie est associée à des éléments négatifs pour lesquels il faut planifier sérieusement afin de les surmonter. Les hydrocarbures ont leurs problèmes, mais les autres sources en ont autant, sinon plus.
Energie solaire : de prime abord, cela semble parfait. L’Algérie est bénie par une grande quantité de radiation solaire qui peut être exploitée. Cela est vrai jusqu’à ce qu’on réalise que la nuit il n’y a pas de radiations solaires. Il faut donc résoudre le problème du stockage d’énergie de manière environnementale.
On ne peut utiliser des millions de batteries qui nous poseraient un plus grand problème. De même que les éoliennes ne produisent de l’électricité que s’il y a du vent. Ces exemples très simples démontrent que si l’on veut exploiter toutes les énergies, il faut développer des approches intégrées et même décentralisées.
Ces systèmes utiliseraient le soleil, les éoliennes, les hydrocarbures et autres quand il faut, là où il faut. Juste une autre information, le kilowatt produit aujourd’hui par le solaire est autour de 4 fois le prix du kilowatt généré par les gaz de schiste.

Peut-on, selon vous, concilier le bilan national des ressources en gaz de schiste que vous recommandez de faire pour évaluer nos disponibilités et les travaux d’exploration tels qu’ils sont actuellement menés à In Salah ? Les populations locales n’ont-elles pas raison de s’inquiéter de la lourde menace que font peser les fracturations et les produits chimiques sur leur environnement ?

En ce qui me concerne, je suis avant tout un technicien avec de l’expérience dans divers aspects de la production de pétrole. Mes opinions hors technicité ne font en aucun cas partie d’un groupe quelconque. Les efforts actuels d’évaluation du potentiel de gaz de schiste en Algérie ne seront pas suffisants pour avoir une réponse définitive.
En Grande-Bretagne, qui est toute petite comparée à l’Algérie, le nombre de puits forés pour l’évaluation est bien plus grand. Il faudra des années avant que la décision de produire commercialement les gaz de schiste soit prise pour plusieurs raisons techniques, sans compter les raisons  politiques qui ne sont pas de mon ressort. Les populations du Sud ont des craintes légitimes, que seuls la communication et les débats transparents peuvent dissiper.
La coopération entre tous les éléments de la population est la seule manière d’assurer des forages propres qui permettent une prise de décision sur l’avenir qui bénéficie à tout le monde. Il faut une collaboration entre les populations locales et les techniciens dans un état d’esprit ouvert et de transparence. Dans tous les aspects de notre vie,  plus on comprend et  moins on a peur.  Il faut éliminer les mythes et se baser sur la réalité dans un monde où le sensationnalisme semble avoir dépassé la raison.
En conclusion, il n’existe rien dans notre vie qui n’a que du bon ou de mauvais. Il faut savoir faire la part des choses. Les gaz de schistes ne sont pas une panacée, mais peuvent devenir une obligation. Beaucoup de gens se basent sur des lectures digitales. L’internet qui est utilisé comme preuve dans ce débat contient tous types d’informations. La grande liberté qu’offre internet ouvre aussi la voie à l’irresponsabilité, à l’extrémisme, de même que la raison.
On peut trouver la rationalisation de la décapitation d’êtres humains, de même comment on peut améliorer notre humanitarisme dans nos sociétés. Un petit film que j’ai vu dernièrement sur You Tube présente le premier forage de gaz de  schiste en Algérie comme étant l’exemple de catastrophe qui nous attend.
En réalité, si l’auteur avait eu une expérience dans l’industrie du pétrole, il aurait su que ce qui est montré n’est que le résultat d’un forage normal partout dans le Sud algérien ou ailleurs. Il faut que la raison et la logique l’emportent sur l’extrémisme intellectuel et l’intimidation. C’est à cette condition seulement que la société aura de réelles chances d’évoluer.


Hamid Guedroudj. PDG «Petroleum expert LTD»
*: http://www.ouillade.eu/politique/perpignan-municipales-2014-fouzi-bouhadi-ump-conseiller-municipal-jean-marc-pujol-est-le-seul-candidat-qui-saura-donner-a-notre-ville-un-avenir-durable/53989

dimanche 22 février 2015

Med Bahloul ou l'éloge du patriotisme

Mohamed Bahloul. Economiste et directeur de l’Institut de développement des ressources humaines à Oran

«Le premier travers à éviter est de croire que la réduction des distances est synonyme de réduction des distances bureaucratiques»

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le 13.02.15 | 10h00 Réagissez



La décentralisation a été longtemps diabolisée par l’Etat, qui l’assimilait jusque-là au régionalisme. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?
La décentralisation a été, dès le départ, posée comme un principe fondateur de l’organisation de l’Etat et de la gestion du territoire. On la retrouve comme une constante doctrinaire dans tous les textes fondamentaux de la nation (chartes, Constitution, lois organiques…). Il y a aussi un discours dominant qui entretient la permanence d’une décentralisation posée aussi comme démarche organisationnelle pour favoriser le développement local par la participation des citoyens à la gestion des affaires de leur cité. Donc de ce point de vue, rien n’a changé. Au contraire, la décentralisation est réaffirmée et représentée comme une valeur substantielle de l’Etat national unitaire issu de l’indépendance.
L’Etat central découvre même, et de plus en plus, la décentralisation comme valeur instrumentale pour réduire les pressions et les tensions qui deviennent chaque jour plus pesantes et même menaçantes pour les grands équilibres de la collectivité nationale et son devenir. Ce qui explique en partie les accélérations que l’on observe en matière de réforme et de réorganisation du territoire. Quant à l’assimilation de la décentralisation au régionalisme, elle est plutôt de nature idéologique, liée au mode de formation des élites indépendantistes dans les catégories politiques de l’Etat national unitaire de type autoritaire napoléonien, centralisateur et fortement empreint de méfiance vis-à-vis des populations quant à leur irruption dans le champ de la participation citoyenne.
Notre administration, son organisation, ses fonctionnaires, sa culture et même ses administrés ont été façonnés dans les catégories de l’Etat gérant, jaloux de ses prérogatives, voyant des menaces et des concurrents partout. On le sait, même des pays aussi développés que la France par exemple n’ont pas corrigé, à ce jour, les travers de leurs élites dans ce domaine.

Le découpage actuel, et depuis les années 1970, suit les découpages français qui ignoraient les spécificités tribales. Comment s’en sortir ?
Comme je l’ai déjà souligné par ailleurs, les conditions historiques de formation de l’Etat national algérien, sa structure organisationnelle de type unitaire, ont beaucoup influencé, en particulier à la veille de l’indépendance, les choix d’un modèle d’organisation du pouvoir hypercentralisé et omniprésent. La centralisation des ressources de la violence pour fonder le monopole légitime de l’Etat était un impératif de lutte contre tous les séparatismes au lendemain de l’indépendance. De même que la centralisation du contrôle des ressources économiques pour compenser l’absence d’organisations économiques nationales était un impératif du développement économique dans les années 1970.
La peur et les méfiances profondes en sont issues et demeurent vivaces. Mais nous ne sommes pas du tout condamnés à rester dans le modèle jacobin et napoléonien. Notre héritage institutionnel dans le domaine de la décentralisation et de l’autonomie des groupements humains et des territoires est très riche par sa variété et sa résilience dans le temps. A l’inverse de ceux qui soutiennent que la centralisation est une disposition culturelle des Algériens, un attribut de leur carte mentale, nous pouvons dire que nous disposons d’un pattern dépendance, qui de bout en bout, atteste de la préférence culturelle et psychologique des Algériens pour une organisation sociale basée sur la subsidiarité et la proximité dans la gestion des affaires publiques. Il existe une forte tradition de délibération politique locale avec une forte inclusion et responsabilisation des populations qui reste à étudier.
De Syphax et sa fédération des tribus numides à l’Emir Abdelkader, qui fut le premier à rompre avec l’organisation et la gestion du territoire des Etats empires romains et ottomans en créant huit départements avec des pouvoirs et des compétences réels. L’antique Djemaâ et les conseils de gouvernance de l’Etat de l’Emir sont à revisiter. Les historiens et les anthropologues nous apprennent beaucoup sur ce volet, même si l’essentiel reste à découvrir, comme l’attestent l’originalité et l’excellence des travaux de Fatima Oussedik sur les institutions et le mode de gouvernance dans la région du M’zab. Même le «wilayisme» tant décrié et diabolisé ne peut être réduit à la simple dimension de «guerre des chefs» pour le pouvoir ou à une tentative de séparatisme pour des ambitions personnelles. Il est temps, à mon avis, d’étudier le dynamisme entrepreneurial des dirigeants locaux de la révolution confrontés aux règlements des questions de logistique, de recrutement et de gestion des hommes, de gestion et d’arbitrages entre tribus et factions, dans un contexte de bouclage des frontières et de répression féroce. Il est temps de faire toute la lumière sur le mode de gouvernance de l’entreprise de guerre anticoloniale marqué par une exceptionnelle créativité et la mobilisation des ressources et des forces propres des territoires.
De ce point de vue, c’est un modèle de décentralisation qui attend d’être déplié et déchiffré. J’insiste sur l’étude approfondie de cet héritage pour fonder une modernisation de l’Etat conçue et conduite comme une véritable réappropriation critique de la tradition. Cela nous évitera au moins les imaginaires mutilés de ceux qui croient que la modernité peut se construire sans, voire contre la tradition. Sans une connaissance approfondie des territoires dans le temps long de l’histoire nationale, il ne peut y avoir une pensée du territoire et il est impossible de faire émerger une nouvelle conscience stratégique et une organisation performante des territoires qui les traitent comme des écosystèmes vivants avec leur diversité et leur singularité recelant des patrimoines cognitifs d’une extrême richesse.

La véritable question qui se pose : est-ce que ce découpage sera suivi d’une plus grande proximité entre l’administration et le citoyen, et surtout, est-ce que les frontières physiques correspondront à l’attachement culturel, territorial et patrimonial ?
Ils témoignent – Mobilisons-nous à leurs côtés

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La réorganisation du territoire dans notre pays doit, à mon sens, éviter quatre travers. D’abord, croire que la réduction ou l’abolition des distances géographiques est synonyme de réduction ou d’élimination des distances bureaucratiques qui empoisonnent la vie des usagers de l’administration. On peut habiter à côté du siège de la wilaya et attendre une année ou plus pour retirer son permis de conduire.
Deuxièmement, réduire le nouveau découpage à la réalisation d’une plus grande disponibilité et proximité des services publics en particulier lorsqu’il s’agit des régions du Sud. Pour la première fois depuis l’indépendance, nous avons l’opportunité de penser le développement national à partir de l’intégration des enjeux, des ressources et des opportunités et du génie social que recèlent les territoires de notre grand Sud. Il s’agit donc de penser «global» pour fonder une nouvelle conscience stratégique des territoires comme fondement d’un nouveau développement. Le grand Sud est l’horizon indépassable de l’Algérie. Troisièmement, éviter l’effet Léviathan : le monstre à plusieurs têtes.
Une administration qui devient sa propre finalité avec augmentation des dépenses de son entretien, la multiplication des niveaux d’agence, de règles, de contrôle avec peu d’efficacité. C’est le labyrinthe kafkaïen au nom de la décentralisation. Enfin, traiter le territoire comme une géographie, un corps physique au détriment du territoire comme histoire, identité comme corps symbolique avec des codes, des institutions, etc.
Notre pays a besoin d’une grande réforme de l’Etat lui permettant de passer de l’Etat gérant à l’Etat garant moderne, de dépasser l’informité qui le caractérise et qui est source de toutes les perversions. La réforme c’est tout simplement l’inversion de cette relation. Tout un programme. Une administration basée sur l’inclusion, la transparence et la responsabilisation.

Dans son rapport, Nabni nuançait l’urgence de ce découpage en disant que le problème de fond n’est pas «dans la taille ou le nombre des circonscriptions» mais «dans les incitations et la gouvernance»…
L’administration d’un pays est le point focal de résonnance des forces et faiblesses, vertus et perversions de son modèle de gouvernance. C’est le miroir de la qualité de ses institutions. Des historiens de l’économie américaine retiennent la qualité de son administration comme un des facteur-clés de son émergence en tant que puissance mondiale à côté de ses richesses géologiques et de son dynamisme entrepreneurial.
Les études les plus récentes attestent rigoureusement et sans ambiguïté que ce sont les pays où la décentralisation est la base de la gouvernance qui cumulent dans le long cours de l’histoire les qualités de la croissance, de la compétitivité et de la stabilité. Il est établi, sans ambiguïté, dans ces études basées sur l’interrogation de séries statistiques longues, une corrélation positive nette entre les niveaux et les formes de décentralisation et la croissance de la richesse de la nation, ses performances économiques, la maîtrise de ses dépenses sociales, une meilleure qualité de la vie et surtout la paix.
En Chine comme en Inde ou au Brésil, la forte décentralisation est comptée parmi les facteurs-clés de l’attractivité des capitaux et des compétences. Le pouvoir local est fort et reconnu comme complément et non comme concurrent de l’Etat central. Il planifie, incite, négocie et facilite l’affectation et l’utilisation des ressources du territoire. En Chine, les élus locaux se sont avérés des animateurs hors pairs du territoire et de redoutables négociateurs face aux plus expérimentées des multinationales. Ils ont la capacité de transformer un anonyme village de pêcheurs en ville industrielle de référence dans le monde !
En Inde, les dépenses publiques sont couvertes dans beaucoup d’Etats pour 45 à 50% d’organisations infranationales (locales). Le capitalisme chinois est né d’abord comme un capitalisme municipal où les EPL, les pouvoirs locaux (parti, élus et administration) et les banques ont été les trois béquilles de l’émergence de la puissance économique chinoise.

Pourquoi faire le choix de la division territoriale et pas celle de l’autonomisation limitée dans certaines régions ? Le danger de rupture de l’unité nationale est-il si grand ?
Question importante et difficile. C’est, me semble-t-il, ce type de problématique qu’un grand débat autour de la futur Constitution se doit de traiter, sans crispation ni parti pris. Cela exige patience, courage et lucidité. Il s’agit d’un des fondamentaux du mode d’organisation de la nation, de sa pérennité et de sa prospérité à travers le choix d’une forme Etat qui va durablement déterminer le mode de gestion de son territoire. Nous sommes en plein dans l’ingénierie du vivre-ensemble.
L’expérience historique dans le monde nous enseigne que c’est là un acte d’innovation par excellence de la nation sur elle-même. Sans doute le premier et le plus important. Il s’agit, tout en étudiant les expériences des autres pays, d’inventer sa propre voie en intégrant les éléments d’histoire, de culture, d’identité, d’équité… Ce qui exige une grande connaissance et une pensée du territoire.   
Mélanie Matarese

lundi 16 février 2015

Une distinction bien méritée

Prix du livre anticolonial 2015
 
Olivier Le Cour Grandmaison
L’Empire des hygiénistes
Vivre aux colonies
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À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la majorité des responsables politiques souhaitent transformer les colonies françaises en territoires sûrs et prospères vers lesquels convergeront hommes et capitaux.
L’avenir semble radieux, celui de la République impériale aussi ; les réalités le sont moins. Soldats, fonctionnaires et colons meurent en masse au cours de désastres qui n’étonnent guère les médecins.
Ces derniers savent l’insalubrité du climat, la corruption  des sols  et des eaux, la virulence des maladies tropicales qu’aggravent la précipitation des gouvernements et le conservatisme de la hiérarchie militaire. Guérir ?
Eu égard aux moyens de l’époque, la réalisation de cet objectif est très incertaine. Il faut donc prévenir de toute urgence pour assurer la sécurité sanitaire des Français expatriés et les « faire vivre » aux colonies.
Des praticiens nombreux et célèbres se mobilisent pour relever ces défis grâce au développement d’une hygiène exotique conçue comme une science pratique et totale. Leurs prescriptions s’étendent à tous les registres de la vie : sexualité interraciale et conjugale, organisation d’une journée type adaptée aux variations de température, alimentation et boisson, vêtements et couvre-chefs, villes et maisons coloniales, division raciale du travail entre Blancs et « indigènes ».
De même, sont ainsi justifiés le travail forcé imposé aux autochtones et le maintien de l’esclavage domestique dans l’Afrique française, malgré les protestations de Victor Schoelcher au Sénat en 1880. S’appuyant sur des sources nombreuses et parfois négligées – traités, manuels, romans…-, Olivier Le Cour Grandmaison reconstruit cette histoire complexe avec finesse en analysant les enjeux multiples liés à ces questions.

Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’université d’Évry-Val-d’Essonne. Il a notamment publié : 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), Haine(s). Philosophie et politique, avant-propos d'Etienne Balibar, (PUF, 2002), Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), La République impériale. Politique et racisme d’État (Fayard, 2009), De l’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : du droit colonial en Algérie et dans l’empire français (Zones/La Découverte, 2010).
Service de presse
Marion Corcin - 01 45 49 82 31 - mcorcin@editions-fayard.fr

Réponse rapide
À : Olivier LECOUR

dimanche 15 février 2015

Des champigons sympa, ça existe!

Champignons amicaux – Comment ils pourraient aider les producteurs d’orge à nourrir la planète sans produits chimiques
Source: EurekAlert.org (9 février 2015)
Auteur: s/o  
L’orge est la quatrième culture céréalière la plus importante au monde. Elle peut pousser dans des conditions environnementales relativement mauvaises. C’est une source vitale de nourriture et de revenu pour de nombreux agriculteurs à travers le monde. Elle est aussi sujette à de nombreuses maladies, avec les producteurs qui se servent d’un barrage constamment changeant, fait de cocktails de produits chimiques et de pesticides, pour garder une longueur d’avance. Or, des botanistes de Trinity College Dublin, en Irlande, ont découvert que des champignons naturels favorables aux plantes pourraient empêcher la propagation de maladies qui ravagent les cultures, voire contribuer à la survie des plantes dans des conditions environnementales difficiles. Les endophytes fongiques utilisées par l’équipe semblent avoir une relation symbiotique avec l’orge. « Ces liens symbiotiques sont donc une véritable question de vie ou de mort pour les plantes, ainsi que pour de nombreux agriculteurs qui dépendent de ces cultures », déclare Brian Murphy, l’auteur principal de l’article publié dans la revue BioControl. L’équipe cherche comment inoculer les cultures de façon préférentielle, étant donné que les chances d’une union entre l’orge et les champignons naturels sont faibles. Trevor Hodkinson, professeur agrégé de Botanique, ajoute : « Le défi majeur pour l’agriculture est d’accroître les rendements des cultures tout en progressant vers des systèmes agricoles plus durables. Ces endophytes fongiques racinaires naturels offrent un potentiel énorme en termes de réduction de la dépendance de l’agriculture à l’égard d’intrants chimiques nocifs pour l’environnement. Nous cherchons à renforcer la recherche dans ce domaine et à commercialiser la technologie »

20 Aout 55, les blessures sont encore béantes

  Propos sur le 20 Aout 1955 à Philippeville/Skikda  Tout a commencé par une publication de Fadhela Morsly, dont le père était à l’époqu...