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Ma lettre à Walid Oudaï

 
 
Lorsque je suis venu sur vos terres, dans le Dahra Oriental, pays des Ménaceur, je ne savais rien de toi. Par contre je connaissais parfaitement tes aïeux. Avec ta soeur ainée Mina, ton papa Mohamed et tes nombreux cousins, j’ai découvert ces lieux de mémoire et d’histoire. J’ai ainsi appris, grâce à la bienveillance de Kamel Bouchama - moi je lui préfère Bouchmaa- que sur vos terres de Y’oudaiène, était né un certain Macrin, qui fut Empereur de Rome...là haut sur la montagne, à quelques encablures de Cherchell, c’est ton papa et son cousin Mohamed qui m’ont guidé vers les tombes de ton grand père Larbi Oudai...et de celle de Belkacem Allioui, un pur citadin de Césarée...tombé au combat alors qu’il était aux cotés de ta grand-mère, la célèbre moudjahida Zoulikha Oudai...dans le maquis de Y’oudaiène...c’est pourquoi, lui, l’enfant de la ville, a été enterré sur la montagne...celle qui fait ostensiblement face au pic Menaceur...ensuite, nous sommes allés sur les traces de Zoulikha...sur la berge droite de l’oued Aïzer…là où elle fut exposée, le 10 octobre 1957, aux habitants des douars environnants, dont bien entendu, un grand nombre sont tes cousins…Puis, avec Mohamed Younès et ton papa, nous sommes allés à la rencontre des Oulhandi…cette famille combattante qui a donné 4 martyrs et de nombreux moudjahidines…c’est ici, dans cet amas de maisons que ta grand-mère Zoulikha venait se mettre à l’abri…et prenait ses instructions auprès de Hmimed Ghebalou…le véritable organisateur des maquis de la région. Le voisin discret et affable de tes grands parents à la maison familiale de Aïn Q’siba…Combien de fois, lors des multiples séjours dans la région, n’ai-je pas souhaité te croiser…mais ton travail à Alger était devenu un obstacle à notre rencontre. Car entretemps, les liens très profonds se sont tissés avec ta famille proche et aussi tes autres cousins et autres amis de la famille. Si bien que la plupart des familles patriotiques de Cherchell et des Béni Ménaceur me sont devenues si familières…si chaleureuses…pendant longtemps, alors que j’arpentais les chemins ardus et les ruelles étroites, n’ai-je pas espéré tomber nez à nez avec toi. Au point où j’en faisais une obsession…
 
Tout récemment, j’ai eu l’insigne honneur de faire la connaissance de Said Chemmi, l’époux éploré de ta tante Khadidja…son sourie affable, son regard d’une douceur caline et son verbe juste et bon, m’ont fait croire un instant que j’arrivais enfin vers toi…j’en avais l’intime conviction…puis je me suis résolu à ne rien faire pour hater cette rencontre. Je me disais qu’elle était inéluctable…car entre temps, le texte que je m’échinais à rassembler prenait de la consistance…Said Chemmi m’ayant apporté une contribution magistrale à travers son lucide et très précieux témoignage, il ne faisait plus de doute que toi Walid, tu allais m’aider à conclure cette aventure livresque…avec ton sourie…en fait, comme tu es le seul garçon de la fratrie, je voulais juste t’entendre…et peut etre trouver en toi un trait de caractère, une attitude, une gestuelle, un sourire…que tu auras hérité de ton grand père et de ton oncle Lahbib…ce n’était pas qu’une simple coquetterie d’écrivain…non, c’est une quete ancrée en moi depuis que je me suis appliqué à faire un détour par l’épigénétique…oui je sais, ça parait prétentieux, voire déplacé…mais j’avais cette profonde conviction que ce qui fut le trait de caractère de tes grands parents, il était anomal que tu n’en soit pas un réceptacle. Il aura fallu cette terrible journée du 25 décembre, à ton enterrement, pour que je sois définitivement fixé sur toi…sur ton héritage génétique…sur ton lignage directe avec les Oudaiène…ce trait de caractère, c’est ton immense générosité…c’est incontestablement le caractère qui personnifie le plus ton grand père Larbi…et comment en suis-je arrivé à cette conclusion ? Tout simplement en regardant l’immense foule venue à tes obsèques…il y avait cette jeunesse, dont la plupart de sa composante était à l’orée de l’adolescence. Bien sur qu’on va aux funérailles par convenance, entre gens de la meme famille, de la meme corporation, de la même tranche d’âge…il se trouve qu’en ce matin brumeux, à l’entrée du cimetière de Cherchell, à quelques pas de la tombe d’Assia Djebar, dans la foule qui se pressait, il y avait ces centaines d’enfants et d’adolescents….il y avait cet ami venu depuis le très lointain Canada…cet autre ami venu depuis Tlemcen ou Batna…mais il y avait ces enfants aux regards hagards venus des bas quartiers de Cherchell…à ton enterrement, c’est toute la ville de Cherchell qui est venue suivre ton cercueil… dans un silence froid, ils t’ont accompagné jusqu’au dernier cyprès, là où tu reposes désormais au coté des cendres de ton arrière grand père.
Tu sais Walid, delà où tu es, tu dois te dire que cette foule d’inconnus n’était pas là juste pour te pleurer…ils étaient aussi venus, parfois de très loin pour te dire combien ils ont été sensibles à ce sourire dont tu ne les a jamais privé, à cette main toujours tendue pour venir en aide à la vieille en détresse et au malade en fin de vie, à ces tapes amicales dont tu n’as jamais privé tes amis et tes proches…en cherchant un chemin de traverse pour rejoindre le cimetière, j’arrive dans un profond ravin. Devant moi se dressait une pente. Du paquet de maison en construction, sort un vieil homme, un nonagénaire. Je m’approche de lui pour demander le chemin du cimetière…
  • Qui est mort ? me damande-t-il ?
  • Le fils de Mohamed Oudai, le militaire…
  • Allah Akbar…ne me dites pas que c’est Walid ?
  • Oui Walid...
  • Quel malheur, quel malheur…il était si jeune !
  • Vous le connaissiez ?
  • Qui ne connait pas Walid ?
Aziz Mouats
Cimetière de Y'Oudaiène, là où sont enterrés Belkacem Allioui et Larbi Oudaï

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