samedi 9 avril 2016

Albert Camus, ou la prière de l’Absent


La vie d’Albert Camus est jalonnée par six évènements majeurs : la mort au combat de son père en 1914, ses reportages sur la misère en Kabylie en 1939, les massacres du 8 mai 45, l’insurrection nationaliste du 20 août 55, l’échec de son appel à la trêve civile du 22 janvier 56 et la remise 2 ans plus tard, du prix Nobel le 10 décembre 57. Il est incontestable que son premier revers c’est son absence du front, le jour où la répression des populations civiles du Nord Constantinois creusera un fossé de sang entre les communautés. Ce jour, sa présence nous aurait peut être épargné tant de haines et tant de peines. Alors que ses amis le réclamaient en vain, il préféra prolonger ses vacances. Sans doute incapable d’aller à contre sens de sa communauté, trop orgueilleux ou trop lucide, il décidera de rejoindre les rangs des partisans de la responsabilité collective. Savait-il qu’en s’abstenant de crier à l’injustice, il venait d’opter pour la résignation finale ? 

En occultant les massacres du Nord Constantinois et ses 12.000 morts d’août 1955 -dans son ouvrage “L’arme secrète du FLN, Comment de Gaulle a perdu la guerre Algérie, Matthew Connelly, se référant à un entretien entre Guy Calvet, représentant de Soustelle à Paris , et un diplomate américain en poste dans la capitale française, rapporte le chiffre de 20.000 victimes indigènes- (1),  Camus s’alignait derrière le déchaînement des ultras contre les populations indigènes! Son drame c’est de s’être mis en vacances au moment où son pays commettait l’horrible tuerie qu’il redoutait depuis 10 ans! Lui, l’intellectuel, le visionnaire, le révolté aura préféré détourner son regard lors du dernier acte ! Celui qui prépare le dénouement final ! Difficile de venir par la suite prêcher la trêve alors que les cadavres se comptaient déjà par milliers ! Pris en tenailles entre ses convictions et sa fratrie, il préféra rester au milieu du gué, alors que les deux camps redoublaient de férocité. Près de 55 ans après ces tragiques instants, on s’aperçoit que Camus avait déjà tout prévu, dans une vie antérieure ! 
Si bien qu’à l’heure des mitraillettes, il était déjà plongé dans un profond dépit ! Fermement convaincu qu’il n’y avait plus de place pour ce rêve Algérien qu’il chérissait par-dessus tout. Camus l’orphelin qui perdait son père dès sa tendre enfance, n’aura d’autres voies que de reporter toute son affection sur sa mère. Pourtant l’orphelin qu’il fut, n’aura jamais la moindre condescendance pour les milliers d’enfants arabes, rendus orphelins par l’imprescriptible répression de l’été 55, qui endeuilla « ad vitam aeternam » les populations autochtones du Nord Constantinois. 
Le pourfendeur de la misère en Kabylie, n’émettra pas la moindre protestation, ni ne formulera la moindre désapprobation, lorsque les massacres d’Arabes, comme au temps de la conquête, redevenaient la règle. Aujourd’hui encore, enfants, petits enfants et arrières petits enfants de ces victimes désespèrent de donner une sépulture à leurs ancêtres. 
Au moment où en France on envisage de transférer Camus au Panthéon, ne serait-il pas juste de songer à des retrouvailles avec cette terre meurtrie où il pourra prétendre à un paisible repos. Car en relisant ses contributions, on se rend compte du grand humaniste qu’il fut, on y découvre également une profonde et subtile aptitude à la réconciliation. 

Le cinquantenaire de la mort d’Albert Camus n’aura pas dérogé à la règle qui veut que cet auteur ne cesse de questionner sur son œuvre singulière. Cependant, toutes ces contributions ont un point commun, elles ne parlent que d’Albert Camus et de son pays natal, lui dirait « mon seul et unique pays, l’Algérie ». Des textes qui ne sont pas parvenus à dissocier l’auteur de son œuvre et l’œuvre de son pays, pourtant combien d’auteurs auront vainement tenté de disséquer cette page houleuse, trouble, tragique et douloureuse de notre histoire ? Pour ceux ayant été au cœur de cette terrible guerre qui fera tant de mal à l’auteur du mythe de Sisyphe, ils ne peuvent se passer de la lecture de la plupart des contributions parues en France et en Algérie. Personnellement, cette lecture m’aura amené à me questionner sur la véritable place de Camus non pas dans la littérature universelle – le Nobel attribué en pleine guerre d’Algérie se suffit à lui-même, mais dans le paysage actuel et futur de ce qui se dessine entre la France d’aujourd’hui et l’Algérie de demain. Avec le recul nécessaire, j’avoue qu’il est toujours prudent de parler de Camus avec gravité. Tout en gardant à l’esprit la réserve qui s’impose pour tout compatriote, car le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas aisé de parler de Camus, encore moins de son œuvre, surtout lorsqu’on est né ici, de famille indigène ; que l’on aura subi de plein fouet les affres d’une guerre injuste et que l’on aura été pétri dans l’adoration de ce romancier hors pairs ; non pas durant la colonisation, mais ô comble du paradoxe, bien plus tard, dans l’Algérie Algérienne !C’est pourquoi, il n’est pas facile pour moi de faire la part des choses, entre les beaux textes de Camus, que des instituteurs inspirés m’auront fait aimer, et l’action de Camus dans sa vie tourmentée par « les évènements d’Algérie » dont il ne parviendra pas à modifier ni la trajectoire ni d’en atténuer les souffrances. A son corps défendant, mais avec plus ou moins d’ardeur, selon que les victimes appartenaient à sa communauté ou à celle de la population musulmane. Pour faire la part des choses et trancher dans le vif, on s’aperçoit que nous ne sommes  pas outillés pour un tel exercice. Certainement à cause de cette histoire commune, sur cette terre commune ; mais aussi à cause des blessures qui tardent à cicatriser, voire pour certaines, qui ne cicatriseront jamais. Surtout que les protagonistes ne sont presque plus là, et que l’histoire comporte beaucoup de zones d’ombres que même un visionnaire comme Camus n’aura pas su éclairer de son génie.

Une algériannité disputée

Pour mieux comprendre les enjeux, il serait tentant d’en modifier la donne. Alors imaginons que Camus soit né au Maroc ! Et resituons son œuvre en pensant comme un citoyen de sa majesté ! Imaginons l’Etranger dans les rues de Tanger ! Avec Meursault trainant son cadavre dans une plage de l’Atlantique ! Ni le roman ni le romancier n’auraient eut le retentissement qui fut et qui demeure le leur ! Convenons-en ! Imaginons « La peste » dans les rues poussiéreuses d’Agadir ou de Fès, en lieu et place d’Oran. Imaginons « Noces » et Tipaza et son somptueux site remplacés par les ruines romaines de Volubilis. Sans le Mont Chénoua, majestueux et rebelle, sans la Méditerranée et son ciel d’azur ! Autant imaginer Camus sans l’Algérie et vice versa. On va vite se rendre compte que l’affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait ! Ceci m’amène à dire deux évidences, la première est que Camus et l’Algérie sont indissociables l’un de l’autre, ils forment un couple en perpétuel déchirement. C'est-à-dire un couple où rien n’est banal, où rien n’est commun, où rien n’est parfait, où rien n’est définitivement acquis, mais où la recherche de la perfection tient du sacerdoce !La seconde est que l’Algérie française n’est pas un protectorat ; la forte population d’un million de pieds noirs contre 10 millions d’autochtones est un cas unique dans l’histoire de la colonisation. Entre ces deux évidences, il y a la métropole et ses liens complexes et contraignants avec sa colonie. Cette excroissance qui ne parviendra jamais à s’assumer totalement, car dès le départ, elle sera une partie de la France, sans l’être réellement!

Périlleuse méprise

En cet automne 54, alors que les vendanges n’ont jamais été aussi abondantes, Paris était aussi gagné par l’insouciance, surtout que les rares indigènes qui s’y rendaient étaient majoritairement triés sur le volet, quand ils ne servaient pas d’attraction dans ces funestes zoo d’humains; l’éclat de la ville lumière ajoutant à leur ébahissement! Les grondements sourds des campagnes d’Algérie n’avaient aucun écho dans les palais de la république. Une semaine avant l’insurrection, François Mitterrand, après une longue visite, en ministre de l’intérieur, était reparti avec la conviction que tout n’allait pas pour le mieux dans cette Algérie Française. Si bien que le matin du 1ernovembre, alors qu’une trentaine d’attentats venaient de secouer la léthargie ambiante, que les premiers cadavres venaient alimenter la macabre comptabilité du gouverneur Léonard, plutôt affairé avec les milliers de prisonniers interpellés dans leur sommeil, on ne retiendra que les propos, en total décalage avec la réalité du terrain,  de François Mitterrand. Qui parla déjà de la répression «nécessaire et impitoyable des troubles» puis déclarait dès le 7 novembre que «L’Algérie c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne ». Il ajoutera une couche, le 20 novembre, répétant invariablement que « les trois départements d’Algérie sont des territoires français ». Une parfaite illustration de cette suffisance toute 4ème république, qui fait des convictions une réalité. La messe était dite. Camus lui-même est pris de court, probablement obnubilé par les avatars de ses amis communistes, eux-mêmes trop occupés par l’écriture des pages les plus sombres du totalitarisme soviétique. Il n’aura rien décelé dans le destin tragique qui se profilait pour son pays. Trop attaché aux pulsions communautaires, il se laissera aisément convaincre par la désinvolture de la rue Algéroise et son mépris de tout ce qui peut rappeler le sort peu enviable fait aux masses indigènes. Toujours aussi critique vis-à-vis de la métropole, il sera bien seul à déceler chez le ministre de l’intérieur, les prémices d’une périlleuse méprise. A l’endroit de François Mitterrand, il dira sans détours que « l’Algérie n’est pas la France comme on s’obstine à le dire avec une superbe ignorance ». Pendant que Paris mobilisait la troupe pour mater la rébellion naissante, en Algérie l’ordre colonial s’engageait dans une indicible répression de tout ce qui ressemblait à un Arabe. Car dès le début de la guerre, Camus savait que celle-ci allait être effroyable. Il la redoutait depuis les massacres de Sétif et de Guelma, en mai 45. Oui, Camus ancienne pupille de la nation, savait combien ce pays ne pouvait pas supporter d’autres tueries, d’autres massacres. Pour lui, ceux de mai 45 devraient être les derniers ! Lorsque 10 années plus tard, toute la région du Nord Constantinois, non loin de chez lui, allait se soulever contre toutes les misères et toutes les souffrances, sa première réaction fut de se tenir la tête entre les mains. Et de détourner le regard.

Moins de 100 jours de Dièn-Bièn-Phu

Dès les premiers crépitements des téléscripteurs dans les rédactions parisiennes, Camus n’en croira pas ses yeux. Il se doutait bien que le terrible scénario de mai 45, avec sa répression à grande échelle allait se répéter à travers douars et mechta d’Algérie. Il savait les moindres ressorts de ce pays fragilisés, il redoutait que la cupidité des parlementaires allait s’allier à la stupidité des militaires, trop pressés d’en découdre depuis l’insoutenable défaite de Dièn-Bièn-Phu ; dont les blessures n’avaient pas encore cicatrisées. Le seraient-elles un jour ? Rien n’est moins sûr. L’histoire oublie souvent qu’entre la débâcle de Dièn-Bièn-Phu et la Toussaint rouge, il s’était écoulé à peine 94 jours! Pour l’Armée Française, pour les états-majors parisiens, pour la 4ème république, la moindre occasion pour laver l’affront subis face à Giap et ses soldats en guenilles, ils ne se feront pas prier pour s’y engouffrer! Une autre occasion se présentera à eux, moins de 10 mois après la Toussaint. Le nombre de morts : 35 dont des femmes et des enfants, le lieu : un village minier, l’impact très fort sur les colons : Philippeville étant la ville où la proportion de pieds noirs est la plus forte de toute l’Algérie coloniale, le jour : second anniversaire de la déportation du roi du Maroc, Mohamed V, et enfin la présence du « commandant O » de sinistre mémoire, feront de cette insurrection un formidable tremplin pour tous les va-t-en guerre et les revanchards !

Une répression au centuple.

Alors que chacun tentait de se convaincre de la justesse de ses choix, Ziroud Youcef, le responsable FLN/ALN du Nord Constantinois, un simple forgeron devenu chef rebelle, venait de mettre au point une stratégie qui allait faire basculer définitivement l’Algérie dans la guerre. Ce furent les attaques à presque mains nues du 20 aout 55 de plusieurs agglomérations, qui firent 71 victimes parmi la population européenne. Immédiatement suivies par les massacres à grande échelle des populations autochtones, notamment dans la région de Skikda-Philippeville! C’est là qu’aurait du se produire ma rencontre avec Albert Camus! Mais pendant que les miens achevaient leurs illusions dans une monstrueuse fosse commune, Camus était en vacances ! Lui, l’unique voix pied noir qui pouvait faire cesser la répression, appeler à la retenue, actionner la justice, il n’était pas au rendez-vous ! Il sera bien destinataire d’un courrier d’un ami socialiste algérien, Aziz Kessous, un proche de Ferhat Abbès, qui l’implorait de s’impliquer pour éviter que le fossé entre les communautés ne devienne un abime ; mais Camus ne viendra pas. Pourtant la répression qui se voulait exemplaire, se fera féroce et disproportionnée. Une récurrente disproportion qui interpellera l’historien Marc Ferro (2), -dans son livre réquisitoire «Le livre noir du colonialisme»-, ahuris et révolté par ce rapport de 1 contre 100 qui jalonnera la présence française depuis la conquête. Force est de constater que ces tueries étaient exécutées sous la bénédiction des autorités civiles et militaires. Selon Sylvie Thénault (3), «le 23 aout, en effet, le général Lorillot, commandant l’ensemble de l’Algérie « prescrit » au général commandant la division de Constantine « de donner ordre aux cadres et troupes de conduire avec rigueur les opérations ».Pierre Mendès France qui fut président du Conseil, de juin 1954 à février 1955, soutient avec vigueur la répression, appelant à une « riposte sévère mais non aveuglément brutale ni inutilement sanglante » ! Il sera bien servi, l’horreur d’El Alia sera démultipliée trente deux agglomérations. Sans que Camus n’ait esquissé le moindre geste de réprobation, ni le moindre regret.

Un prétexte d’écolier

Aziz Kessous le suppliait de dire son déchirement, mais aussi son attachement, pas seulement à ses frères de sang, mais à tous les habitants de l’Algérie. La réponse de Camus (4) sera sans grande illusion. D’emblée, s’excusant auprès de son ami, il dira avoir trouvé ses lettres à son retour de vacances et qu’il craignait que son approbation ne vienne tard (…) depuis le 20 aout, je suis prêt à désespérer! On sent de suite qu’il feint d’être pris de court. Le prétexte des vacances ne peut vraiment pas tenir la route quand on sait l’étendue de la répression et l’intensité de l’électrochoc! Au demeurant, ni la presse internationale, ni la classe politique ne resteront sans réactions. Pendant ce temps, Albert Camus prolongeait ses vacances ! Sa lettre ne sera publiée par Kessous que le 1er octobre 55, soit 40 jours après ces évènements qui creuseront à jamais un fossé entre les deux communautés.Pourtant, un riche colon bienveillant, Roger Balestrieri, notre voisin du Béni Mélek, n’avait pas droit aux vacances, surtout à quelques jours des vendanges. Sa solidarité, il la manifestera dès que notre douar fut abandonné en flammes et en larmes par la troupe à Aussaresses. Le 24 aout 1955, c’est lui qui, accompagné de Boukhmis et de Zine, deux ouvriers indigènes, vint apporter à plus de 70 femmes et enfants parqués sous les oliviers, de l’eau et du pain.Et leur offrir un gite dans une ancienne mansarde abandonnée, qu’ils devraient rejoindre à la tombée de la nuit ! Pour ne pas lui attirer les rancœurs de ses compatriotes, voire leurs représailles. Dans la colonne qui s’ébranla au crépuscule du 24 aout, on comptait une vingtaine de veuves et près de 50 orphelins ! Emportant les rares sacs de semoule retirés des débris de nos maisons. Ce premier couscous réparateur, il avait un drôle de goût. Il sentait très fortement le pétrole ou l’un de ses dérivés ! Ma première rencontre avec le progrès Français : cet arrière gout de napalm ! Si au moins Camus était venu nous voir chez Roger, dans cette ferme délabrée qui domine le golfe de Stora, où la paille nous servira longtemps de litière, il aurait certainement partagé ce couscous si particulier avec nous ! Il aurait surtout retrouvé, en pire, la misère et le dénuement qu’il décrivit 16 ans plus tôt en Kabylie. Avec en plus la détresse d’épouses éplorées, d’enfants affamés, de jeunes filles terrorisées ; avec comme seul compagnon notre chien « Soubba » miraculeusement échappé de la furie des soldats qui n’avait épargné ni poules ni lapins ! Quant à nos vaches et chèvres, elles seront également embarquées pour aller améliorer l’ordinaire des officiers français. C’était aussi ça la fameuse clause de « responsabilité collective », même nos bestiaux seront sacrifiés. Le principe de la responsabilité collective ayant été signifié officiellement par le général Cherrière dans une circulaire du 14 mai 1955 ; le document restera secret jusqu’à sa révélation par Yves Courrière dans «La guerre d’Algérie» publié 14 ans plus tard (5). Car pendant que 32 douars grillaient sous le feu et le glaive de la France coloniale, que la chasse à l’Arabe battait son plein, et que les victimes débordaient des fosses communes creusées à la hâte, Camus était en train de bronzer sur une plage du Péloponnèse. Notons qu’il avait encore un zeste de lucidité, mais vraiment un zeste ; pendant que Paris, encore une fois, décidera de faire l’exact contraire du bon sens, Camus se fera à la fois sentencieux et un bout pessimiste.Dans ses « Chroniques algériennes », parlant de l’Absente, il eut sans doute les mots les plus justes, les plus forts mais également les plus désespérants : « les solutions qu’on pouvait envisager avant le 20 aout sont déjà dépassées » (6). Mais c’est lorsqu’il parle de Paris que son texte devient un concentré de lucidité et de désespoir: Beaucoup de monde au palais Bourbon, une seule absente : l’Algérie. Très critique à l’égard des parlementaires « qui peinent à se prononcer sur un ordre du jour », et du « gouvernement farouchement déterminé à ne rien définir », ajoutant amèrement, presque défaitiste : « la France elle continue, mais derrière elle, l’Algérie meurt ». On se rend compte combien seul le destin de la colonie lui tenait à cœur. Dans l’amère réalité, c’est le peuple algérien qui souffre, mais pour Camus, seul le sort de la colonie le préoccupait. Car c’est bien de son Algérie coloniale qu’il s’agit. C’est probablement à cause de la prégnance de la revendication nationaliste, surtout que la rébellion marque des points tant à l’intérieur qu’à l’international que l’écrivain consentira enfin à parler à l’adversaire. Au point où l’on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une simple ruse de guerre ! Et la guerre est bien réelle eut égard à la nature des moyens utilisés et à l’ampleur de la mobilisation. Alors que la violence fait rage, on ne peut lui reprocher d’avoir été visionnaire. 

Un éclaireur isolé

Nous sommes encore en 1955 et les prolongements des sanglants évènements de Skikda-Philippeville ne sont pas près de s’estomper. Pour Camus, « l’ordre du jour pour l’Algérie c’est le sang » ! « Aux bavardages – des parlementaires- répond le hurlement solitaire des égorgés, au maniement du dictionnaire celui des armes » (5). Résolument, la France entrait en guerre ! Même le Montcalm un redoutable destroyer se présentera en rade de Philippeville ! C’est dire si la situation était prise au sérieux par les états-majors parisiens.Dans ses premiers écrits, on sent chez Camus cette révolte sourde, vis-à-vis de la métropole mais également, mais bien plus tard, vis-à-vis des pieds noirs. A ces derniers il dira combien « les procès haineux ne changent rien à la réalité qui nous étreint. Qu’ils le veuillent ou pas ils sont devant un choix entre la politique de reconquête et les réformes. La première signifie la guerre et la répression généralisée, la seconde serait une démission » ! Pour Camus il s’agissait « d’une erreur mortelle » ; pour l’Algérie Française s’entend ! On sait que dès le début, Gisèle Halimi fera appel à lui pour intercéder envers les accusés du procès d’El Halia, c’est pourquoi il parlera des procès de la haine. Il enchaîna de suite sentencieusement : « pour la France, il est une forme suprême de démission, qui s’appelle l’injustice ». Pour l’auteur des « Justes », on sent déjà le renoncement et le repli face aux excès des siens. Le mot est lâché, et c’est à partir de cet instant que Camus empruntera cette voie très ténue qui le mènera droit vers la solitude et l’enfermement de celui qui savait ; mieux que les autres, avant les autres, contre les autres ! Il poursuivra son réquisitoire avec détermination et clarté : « En Algérie, cette démission (de la France) a précédé la révolte arabe et explique sa naissance si elle ne justifie ses excès. Déjà en 1955, il faisait preuve de discernement, mais déjà il était bien seul.Car de leurs cotés, les tortionnaires de la république persistaient dans leur criminel entêtement. Après les morts d’El Alia, la répression aveugle tant redoutée se déchainera. Outre le sanguinaire Aussaresses, qui tuera de sang froid et en conscience, des centaines de victimes innocentes, il y eut, samedi 20 aout, à El Alia, dès 15 heures un mitraillage du village par deux avions ! De suite les gros moyens et surtout l’absence de discernement ! L’information sera soigneusement gardée jusqu’au procès en appel des 44 prévenus et c’est le président du tribunal militaire en personne qui évoquera les faits dès l’entame du procès de Constantine ! En 1958 !Gisèle Halimi, qui défendait aux cotés de Léo Matarasso les 44 accusés indigènes du procès d’El Alia parle dans son livre (Le lait de l’oranger)  de révélation ; soulignant qu’à l’époque ce mitraillage aérien avait été minimisé (7). On le comprend, car il ne fallait surtout pas parler de répression aveugle et sans discernement. On voulait bien massacrer pour l’exemple, mais en taisant les moyens disproportionnés et en minimisant les impacts et le nombre des victimes.

Repousser le mur de la haine

On comprend alors pourquoi, durant l’automne 55 et l’hiver 56, Camus s’appliquera à asséner certaines vérités qu’il prendra soin d’enrober dans un discours feutré. Destiné à une élite. Ses nombreuses interventions qui paraitront entre octobre 55 et janvier 56, seront toutes des appels à la retenue et à la nécessaire concertation.Devenu aphone, malgré des efforts certains et soutenus, mais trop isolé y compris dans sa propre communauté, Camus prendra le chemin de l’exil et de la résignation. Emportant dans ses valise cette blessure qui ne cicatrisera jamais : celle de l’inconsolable orphelin qu’il fut. Curieux statut que celui de l’orphelin ! Pour un non moins curieux pays ! Car à cette époque, l’Algérie, plus particulièrement la région de Philippeville, se détachait très loin dans le palmarès du nombre d’orphelins. Camus n’ignore pas combien ce statut peu recommandable, provoque chez celui qui en hérite un profond sentiment d’injustice, presque de l’asservissement. Lui sait que dans toutes les langues du monde, le mot orphelin n’a ni synonyme ni antonyme. On parle d’orphelinat, un lieu où seront parqués les orphelins. Comme si le fait d’être orphelin ne se suffisait pas, la république de Bonaparte inventa le concept de pupille de la nation ; qui ne s’applique qu’à ceux dont les parents mourraient à la guerre. Certains farceurs y ajouteront « de père et de mère ». La totale quoi! Mais dans L’Algérie coloniale ils seront des « enfants nécessiteux ». Un euphémisme pour ne pas trop s’impliquer et surtout pour cacher sa responsabilité pleine et entière. Le père ayant été tué par la guerre, ni la 4ème, ni la 5ème république ne voudra intégrer les milliers d’orphelins indigènes aux pupilles de la nation.Pourtant, ils en avaient tous les attributs ; fils de «citoyens français à part entière», -le mot n’est pas de trop dans la bouche du général de Gaulle-, ils pouvaient objectivement prétendre à la soupe. Après l’indépendance, fillettes et garçons deviendront « enfants de chouhadas ». Aujourd’hui, après la guerre et les privations postindépendance, ils continuent de déranger. Y compris en haut lieu. Là où paradent les heureux compagnons de nos martyrs. Sans le sacrifice desquels l’indépendance n’aurait été qu’un simulacre.Même s’ils ont l’âge de la guerre d’Algérie, ces orphelins grisonnants n’en sont pas moins démunis. Car le problème avec l’orphelinat est qu’on sait quand il commence mais on ne sait jamais quand il finit. D’où peut être cette propension chez nos concitoyens -qui n’ont jamais connu ce statut exécrable-, à mépriser jusqu’à la notion de « fils de martyr ». Il faudrait peut être qu’ils se calment, car la dette vis-à-vis de la nation, elle est loin d’être derrière nous.Mieux, elle est à venir ; et le restera pour longtemps. Pour ceux qui l’auraient oublié, il y a déjà 48 ans que la guerre est finie, sans que le statut des ces parias ne soit définitivement clarifié. C’est cette amnésie qui continuera de tarauder la mémoire de l’Algérie et de la France, car ce n’est pas en occultant ce problème qu’on parviendra à le résoudre. Parce qu’entre ces orphelins et la France, il y a les charniers qu’à aucun moment Albert Camus n’osera dénoncer. Pourtant ces par les charniers que tout a commencé. Tout comme Albert Camus, l’orphelin n’a qu’un seul défaut, il n’est pas amnésique. Ça, même la médecine qui vient d’inventer les maladies orphelines, n’y pourra rien.

Un orphelin à Stockholm


Chez Camus, on a tendance à l’oublier, ce statut imposé à lui dès la tendre enfance, il ne parviendra jamais à s’en détacher. D’ailleurs la célèbre altercation de Stockholm avec un étudiant Algérien est symptomatique à plus d’un titre ! Encore une fois, si Albert Camus n’était pas orphelin, il aurait certainement choisi une autre métaphore. Il est évident qu’à la conférence de Stockholm, lorsqu’il dira préférer sa mère à la justice, Albert Camus ne pouvait se départir de son statut d’orphelin. Sa mère risquait tous les jours sa vie dans le trolleybus algérois.Ayant quitté Alger depuis longtemps, son seul lien charnel avec le pays c’était sa pauvre mère. Qui risquait d’être broyée dans un attentat, alors que la bataille d’Alger faisait rage ! Et que les couffins des uns répondaient aux chars des autres !Du coup l’analogie entre sa mère et la justice n’aurait aucun sens si son père était encore de ce monde. Car pour un orphelin, la mère ne compte pas double, non, elle est unique ! Donc forcément présente partout et en toutes circonstances !Pour l’unique survivant de la famille, la maman est le bien le plus précieux que l’on se doit de prémunir de tout, surtout de l’injustice ! Mais également de la justice!C’est là que l’on comprend pourquoi Albert Camus ne pouvait être ni Marocain, ni Tunisien d’ailleurs ! Car s’il l’avait été, il n’aurait aucun souci à se faire, Tanger et Tunis étaient bien joyeuses lorsqu’Alger s’enveloppait tous les soirs d’un nouveau linceul! A l’image de tous le pays, plongé dès le 20 aout 55 en un immense champ de bataille à armes inégales.En page 14 de ses « Chroniques algériennes » (5), on peut déceler une explication : « quand sa propre famille est en péril immédiat de mort, on peut vouloir la rendre plus généreuse et plus juste, on doit même continuer à le faire (…) sans manquer à la solidarité qu’on lui doit dans ce danger mortel (…) pour qu’elle retrouve la chance d’être juste ». Ainsi, plus de trois ans après le sanglant mois d’aout 55, Camus s’adjuge « le droit, et le devoir de dire que la lutte armée et la répression ont pris de notre coté, des aspects inacceptables. Les représailles contre les populations civiles et les pratiques de la torture sont des crimes dont nous sommes tous solidaires. Que ces faits aient pu se produire parmi nous, c’est une humiliation à quoi il faut désormais faire face ». Que n’avait-il pas tenu ce discours au moment des faits, lorsque les passions étaient déchainées, les ratonades légalisées, encensées, généralisées? Ce silence inexplicable de l’Eté 55, fut sans doute son premier renoncement, sa plus grande déconvenue et son ultime défaite! Il reconnu de suite l’échec des rares libéraux dont il se réclamera plus tard, mais n’osera pas l’affirmer de peur de heurter ceux de sa communauté qui appelaient au crime. Pourtant chez les indigènes, il y avait deux groupes : ceux, très rares qui avaient décidés de prendre les armes pour mettre un terme à l’injustice, et les autres, la grande majorité, qui observaient incrédules, indécis presque défaitistes comme la plupart de leurs coreligionnaires.Claire Mauss-Copeaux qui continue de travailler sur le sujet nous apprend « que la municipalité -de Philippeville- fit détruire la plupart des bidonvilles où s’abritaient les Arabes les plus misérables », et qu’elle installera ces « familles, quelques matériaux et quelques hardes à huit kilomètres de là, aux Carrières romaines. Est-ce une simple coïncidence si les troupes recrutées au dernier moment par les fellaghas provenaient… de ces villages et des Carrières romaines ?», se demande l’historienne! (8).C’est dire qu’entre 11 heures et midi, tous les insurgés qui déferleront sur la ville, combien même ils scandaient les mêmes slogans, n’étaient pas sur la même longueur d’onde. C’est la répression aveugle, sans discernement, injuste, disproportionnée et démesurée qui fera basculer la population indigène dans les bras des insurgés conduits par le FLN!Depuis ces sanglantes journées d’aout 55, au lieu de nous appliquer sans discernement la loi du talion au centuple, il eut fallu que la justice prenne les choses en main! Paris et ses relais en décideront autrement, face à la furie de la population pieds noirs, aucune institution républicaine ne tentera d’activer la légalité et le droit.
Rencontré en 2007, sur les lieux du drame, à El Alia, un acteur qui assumera avoir égorgé une fillette et sa maman, soutiendra qu’une fois rassasiée – après s’être goinfré de sardines frites, préparées pour le déjeuner par la maitresse de maison qu’il venait d’égorger, lui et ses compagnons se retireront dans la montagne qui surplombe la mine de pyrite. Le fait de le retrouver 52 ans après, n’est il pas la preuve irréfutable que les assaillants avaient tous pris le large? Gisèle Halimi soulignera ne pas avoir admis que les accusés d’El Alia qu’elle venait défendre, aient été, sans exception, interpellés sur leur lieu de travail habituel, aux cotés des survivants de la tuerie de la veille ! Au moment du procès, elle s’abritera derrière cette incongruité pour se convaincre de l’innocence de ses clients. C’est dire combien, sous la pression, y compris de Paris, il fallait à tout prix fabriquer des coupables. Si bien qu’au cours du premier procès, le médecin légiste, le nommé Travail, avouera avoir bâclé son expertise et mélangé ses fiches.  Ce qui obligea le tribunal militaire à ordonner quatre exhumations s’avèreront catastrophiques et sans appel pour l’accusation.Pour la grande majorité des pieds noirs et des militaires, nous n’avions aucun droit à la justice ! Comme en mai 45, comme en novembre 54, la justice abdiquera sous la pression des ultras et l’injonction des responsables civils et militaires.
Dans son édition du 22 août 1955, le magazine The Times parle de « 12 000 Algériens massacrés par l’armée, la police et les colons organisés en gangs ». Le grand journal londonien qui avait ses entrées, -la France étant alors membre de l’Alliance Atlantique-annonçait froidement 12.000 victimes ! Toutes civiles, toutes désarmées, toutes innocentes! De son coté, Edward Behr, correspondant de Newsweek à Paris laissera un témoignage sans nuances : « A Philippeville, les pieds-noirs ‘’des comités de vigilance’’ assassinèrent sommairement des musulmans, les ensevelirent secrètement, tandis que des civiles armés tenaient à distance les correspondants trop curieux... ».Et là, il faudra rappeler à Camus que nous étions bien sous la 4ème république, avec son gouvernement, son ministre de la guerre et son ministre de la justice ! L’honneur de la France aurait été préservé si les lois de la république et ses institutions avaient été activées. Il n’en fut rien et là le dérapage était inévitable, Ziroud Youcef, le vieux militant nationaliste qui venait de succéder à Didouche Mourad, avait eut raison ! Son bain de sang, qui allait propulser la population dans les rangs du FLN, il l’avait!
Pendant que dans les charniers des milliers de corps s’amoncelaient, Camus optera pour un interminable silence! Certains lui reprocheront de s’être aligné sur les cris de haine de sa communauté! Sa lucidité d’orphelin, l’incitait curieusement à la retenue. Peut être parce qu’il se savait minoritaire, incompris, isolé et parfois méprisé par les siens! Il savait que souvent, dans son Algérie des colons, il était préférable de ne pas avoir raison! Surtout pas contre la foule surchauffée, pas contre sa propre communauté. Grave instant d’égarement, pour un homme seul, pour un homme déchiré entre un humanisme de bon aloi et une tribu décidée et convaincue de sa puissance et de son droit. Celui qui aura prévalu depuis la conquête du pays. Surtout de sa supériorité raciale.

Relaxés, innocentés mais coupables !

Dès le départ, il avait été piégé par les décisions de Soustelle et d’Aussaresses, les relais d’un pouvoir parisien finissant. Il faut relire le procès d’El Alia, dans l’excellent livre de Gisèle Halimi (Le lait de l’oranger) pour comprendre l’énorme décalage entre quelques français lucides et courageux et la grande majorité des colons. Rencontré en 1988 à Echirolles, mon ami Roger Balestrieri qui assistait au procès me parlera de sa stupeur face à la haine qu’il lisait sur les yeux de ses compatriotes. Tous savaient que le fermier hébergeait les rescapés de notre mechta, tous le haïssait pour ce qu’ils considéraient comme une trahison. J’avais conscience de déranger, mais je ne pouvais me débiner, donc je me suis rendu au procès avec la peur au ventre, me racontera-t-il alors.Toujours est-il qu’après 14 condamnations à mort, la jeune avocate obtiendra, la relaxe pour 12 prévenus et les deux condamnés à mort en appel seront graciés par de Gaulle, revenu aux commandes grâce aux convulsions de la 4ème république. Pourtant, ces innocents, parce qu’Arabes, donc forcément coupables aux yeux de la population pied noire, ils devaient payer.Combien sommes nous à savoir qu’aucun des prévenus de ce procès, qui venaient d’être relaxés ou graciés, aucun ne survivra jusqu’à la fin de la guerre? Ce n’est pas un scoop ; c’est dans le livre de Gisèle Halimi (6). 
Comme quoi, il n’y avait qu’une seule justice, celle là même qu’Albert Camus relèguera après sa mère, juste après la remise du prix Nobel! Comment peut-on accepter que les hommes puissent s’arroger le droit de se faire justice, et à fortiori les états! C’est là une dérive qu’on ne peut accepter de la patrie des droits de l’homme, devenue la France coloniale! Qui mieux que ses meilleurs enfants, les plus intelligents, les plus influents, pouvaient le lui rappeler? Certainement pas nous, les indigènes! Mais ceux qui osèrent aller à contre sens furent trop peu nombreux. Albert Camus en faisait-il partie? A un certains moment, loin des clameurs et des vociférations, avant les massacres de Philippeville, certainement! Mais dans la réalité de tous les jours, notamment après le 20 aout, au moment où la responsabilité collective se répandait dans la région, son silence ne s’explique pas. Il avait pourtant un très bon prétexte : la démission fracassante des élus musulmans a l’assemblée algérienne, ce que Camus ne pouvait ignorer. 
C’était le 25 septembre, ils seront 61, dont un seul élu français du premier collège à dénoncer la « répression aveugle », condamnant la politique de « responsabilité collective » menée par les autorités françaises tout en rejetant la politique d’intégration et soulignant que « la majorité écrasante de la population soutenait l’idée de l’Algérie nationale... ». Ils seront rejoints par Jacques Chevallier, maire libéral d’Alger et ancien ministre qui publiera dans l’édition du 5 octobre du quotidien le Monde, une diatribe contre les évènements du Nord-Constantinois qui rendaient la politique d’intégration «comme pratiquement inapplicable». Toutes ces réactions inédites et d’une gravité extrême, ne trouveront plus aucune grâce aux yeux de Camus. Il ne rentrera au pays que le 18 janvier 56. Pour y rencontrer ses amis, dont Ferhat Abbas ; mais aussi pour proposer une trêve. 
Le dimanche 22 janvier 1957 vers 17 heures, alors qu’il rentrait dans la salle où se tenait la rencontre, il est accueilli par une foule hostile qui scandait « Ca-mus ta gueule, Ca-mus à mort ». C’était « les enragés parmi lesquels un certain Joseph Rizza » qu’Emmanuel Roblès présente comme étant «l’un des tueurs de l’OAS qui participera à l’assassinat le 15 mars 1962 des six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs parmi lesquels Mouloud Feraoun, l’écrivain de langue française le plus connu à cette époque et ami de Camus ». (9)Manifestement, ce n’était pas à la mode, d’être aux cotés de « ces Arabes égorgeurs de femmes et d’enfants » ; donc on fera semblant de ne pas savoir. Pourtant les crimes sont bien là, les criminels aussi, ils réclameront même des promotions !

Sur les traces de Cavaignac, de St Arnaud et de Pélissier

Fallait-il se taire durant si longtemps, face à autant de dérives ? Les massacres qui auront jalonné la colonisation ne sont un secret pour personne, le prince de la Moscowa, le 11 juillet 1845, 22 jours après les enfumades des Ouled Ryah dans la grotte de Oued El Frachih, par les hordes du colonel Pélissier, ne se privera pas d’interpeller le gouvernement sur ces terribles évènements  en des termes sans équivoques : « Messieurs, un journal qui se publie en Algérie, l’Akhbar, contient le récit d’un fait inouï dans notre histoire militaire. Un colonel français se serait rendu coupable d’un acte de cruauté inexplicable, inqualifiable, à l’égard de malheureux arabes prisonniers. Je viens demander au gouvernement français de s’expliquer sur ce fait. Il est de l’honneur de l’armée comme il est de la dignité du Gouvernement que de pareils faits soient démentis ou désavoués hautement. » Il sera bien seul! Combien de crimes, combien de charniers, combien d’injustices faites à ce peuple ? Dans un assourdissant silence! Malheureusement, ce ne sont pas les douars et mechta du Maroc qui en furent le théâtre, mais nos villages du Dahra, de Béni Mélek, de Kabylie et d’ailleurs. Durant 132 ans ! Un penseur de la trempe de Camus, qui n’aura rien remarqué, ça passe mal! Il faudra attendre la publication de ses « Chroniques algériennes », en avril 58 pour retrouver cette lucidité qui le caractérisa lors de son reportage sur la misère de Kabylie. Ses sentences sont implacables pour la France mais aussi pour sa communauté : « s’il y a vingt ans ma voix avait été mieux entendue, il y aurait peut être moins de sang présentement. Le malheur est que les évènements m’ont donné raison ». 
Cependant, dans langage enrobé il ajuste en priorité la rébellion : « Mais pour être utile, autant qu’équitable, nous devons condamner avec la même force le terrorisme appliqué par le FLN aux civils français comme, d’ailleurs, et dans une proportion plus grande, aux civils arabes », l’allusion à Mélouza est patente. Pour les crimes coloniaux, ceux du Nord Constantinois ou de la bataille d’Alger, il faudra faire preuve de patience et d’acuité. Parlant de la torture généralisée il ose enfin le moralisateur : « celle-ci a peut être permis de retrouver 30 bombes, au prix d’un certain honneur, mais elle a suscité du coup cinquante terroristes nouveaux… qui feront mourir plus d’innocents… ». 
Lorsqu’il aborde le problème de la répression, il en appelle aux autorités, sans jamais donner la moindre impression de réprobation personnelle : « le devoir du gouvernement n’est pas de supprimer les protestations même intéressées, contre les excès criminels de la répression ; il est de supprimer ces excès et de les condamner publiquement, pour éviter que chaque citoyen se sente responsable personnellement des exploits de quelques-uns et donc contraint de les dénoncer ou de les assumer ». Mince alors, encore un peu et il en voudrait aux victimes de s’être trouvées sur le chemin des criminels, au mauvais moment et au mauvais endroit. On est à mille lieux du désaveu cinglant de nombreux intellectuels et hommes d’église qui n’auront aucun état d’âme à dénoncer avec fermeté les excès répressifs commis par la France. Parmi eux on citera JP Sartre, qui dès l’automne 55, dans un entretien publié par La République Algérienne de Ferhat Abbès apporte une caution sans faille au comité d’action des intellectuels contre la guerre d’Algérie. Sans doute que l’engagement de son ami Francis Janson y est pour beaucoup dans cet engagement précoce. D’autres comme  Maillot, Mine, Scotto, Audin, Mandouze, Lavalette, Timsit, Perrin, Gauton, Yveton ou Alleg, payeront cher leur engagement aux cotés du FLN. 
Dans « Albert Camus ou l’inconscient colonial » Edward Saïd note que le philosophe aura participé « à entretenir l’illusion que la question coloniale algérienne pouvait être résolue sans donner l’indépendance au peuple algérien avec une nation algérienne indépendante ». Pour se convaincre de l’opposition tenace de Camus à l’indépendance de l’Algérie, il n’est que de relire cette déclaration parue en 1957 dans l’Express : Il faut considérer la revendication d’indépendance nationale algérienne en partie comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe dont l’Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que, pour le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie anti-occidentale.

Camus l’étranger

Autre exemple significatif : Albert Camus, du terroir pourtant, a pris un prix Nobel de littérature, à une question sur sa position au sujet du drame algérien, déclare quant à lui : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » A savoir la France. Clair, net et précis ! Et, bien qu’en ce temps-là, l’Algérie fut la France, il est devenu étranger à deux patries en même temps. On finit donc par se cogner la tête contre les murs devant autant de pensées sales. Car, il est pitoyable d’enregistrer que certains intellectuels aient rayonné par un silence aussi complice, du moins tellement propice, à la drôle mission de pacification et de civilisation ! Et dire que beaucoup de choses auraient pu avoir leur cours dévié dans le bon sens, si la probité intellectuelle avait été dans le camp idoine !Dans son élégante contribution au Monde diplomatique, Edward Saïd met en exergue la pensée impériale qui prévaudra chez Camus : « C’est vrai, Meursault tue un Arabe, mais cet Arabe n’est pas nommé et paraît sans histoire, et bien sûr sans père ni mère. Certes, ce sont aussi des Arabes qui meurent de la peste à Oran, mais ils ne sont pas nommés non plus, tandis que Rieux et Tarrou sont mis en avant. Et l’on doit lire les textes pour la richesse de ce qui s’y trouve, non pour ce qui en a été éventuellement exclu. Mais justement. Je voudrais souligner qu’on trouve dans les romans de Camus ce qu’on en croyait autrefois évacué : des allusions à cette conquête impériale spécifiquement française, commencée en 1830, poursuivie de son vivant, et qui se projette dans la composition de ses textes (8) » Il apparaît que malgré tous les efforts sémantiques qu’il n’aura cessé de déployer, Albert Camus aura de la peine à se départir de cette exécrable idée que l’Algérie n’est que le prolongement de la France. Et que le peuple pied noir doit se faire à l’idée que le temps des colonialismes est fini. Sentencieux il énonce un jugement qui se veut définitif, sans appel, et n’ouvrant droit à aucune forme de contestation : Il est dangereux en tout cas de lui demander (à la Nation, ndlr) de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. Je crois en Algérie à une politique de réparation, non à une politique d’expiation ». On le voit, Camus est coincé entre d’un coté sa communauté et ses avatars, son attachement viscéral à l’Algérie Française dont il sait la fin proche. Et de l’autre à la nécessaire émancipation des masses musulmanes dont les ralliements au FLN s’affirment tous les jours davantage.Encore une fois, le jugement d’Edward Saïd se veut sans appel : « Pourtant, il n’a cessé d’exister une autre voie, plus difficile et stimulante : juger, puis refuser la mainmise territoriale et la souveraineté politique de la France, qui interdisaient de porter sur le nationalisme algérien un regard compréhensif. Dans ces conditions, il est clair que les limites de Camus étaient paralysantes, inacceptables. Comparés à la littérature de décolonisation de l’époque, française ou arabe - Germaine Tillion, Kateb Yacine, Frantz Fanon, Jean Genet -, ses récits ont une vitalité négative, où la tragique densité humaine de l’entre prise coloniale accomplit sa dernière grande clarification avant de sombrer. En émane un sentiment de gâchis et de tristesse que nous n’avons pas encore entièrement compris. Et dont nous ne sommes pas tout à fait remis ». (10) Ah s’il avait été Marocain ! Ça aurait arrangé bien du monde! Car en fin de compte, cette histoire fut un lamentable gâchis pour tous les habitants d’Algérie. 
Il eut fallu des milliers de Camus et des milliers de reportages pas seulement sur la misère en Kabylie entre les deux guerres, mais sur ces charniers d’Algérie où dorment entassées, sans linceuls, des milliers d’innocentes victimes. Dans une totale désinvolture métropolitaine, dans une totale impunité, dans une totale certitude. Car ni Camus, ni les siens, n’oseront une dénonciation, même pour la forme, d’autres s’y sont attelés avec constance, courage et lucidité! Ils méritent également d’être cités au Panthéon. Celui qui reste à ériger, car les victimes de la guerre d’Algérie, dont de nombreux Français de métropole, des juifs et des chrétiens, mais pas seulement, attendent une reconnaissance qui tarde à venir. Hommes et femmes continuent de partir dans un assourdissant fourvoiement chez ceux en charge de l’Histoire.

Un air de repentance 

Quant à Albert Camus, franchement et avec gravité, si ça ne dépendait que de moi, sa place serait en Algérie, car incontestablement, il est algérien à part entière, exagérément pied noir, mais assurément Algérien! Il reste surtout un orphelin qui s’est trompé de peuple, de ce peuple d’Algérie qui aura tant souffert des injustices subies! C’est pour Camus une mémorable méprise. Il faudra attendre le 4 juin 1958 pour qu’un haut dignitaire Français vienne enfin rappeler une évidence. C’est le général de Gaulle, devenu chef de l’Etat, qui après son célèbre « je vous ai compris » ajoutera que « désormais, dans ce pays, il n’y aura qu’une seule catégorie de citoyens, des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs »! C’était 128 ans après l’invasion de l’Algérie et déjà 4 ans après le début de la guerre d’indépendance!De Gaulle nous avait compris, mais c’était trop tard, il y eut 3 ans auparavant, les massacres de Philippeville. Des massacres de trop dans une longue, trop longue série. Des massacres toujours impunis, plus grave, même pas reconnus! Le seul bilan officiel parle invariablement de 1273 victimes indigènes. Et si on posait la question à Camus? On s’aperçoit que finalement, au fil du temps, à mesure que l’oppression se faisait plus tragique et plus sourde, lui avait pris le parti de s’en détacher. Comme atteint par une profonde lassitude. Comme si ses mises en gardes antérieures, toutes empreintes d’une rare lucidité, n’étaient plus d’actualité. C’est pourquoi, pour rester sobre et objectif, il serait fortement indiqué de relire calmement et en toute objectivité, ses contributions antérieures. Elles renseignent à la fois sur l’intelligence du personnage et justifient à postériori son isolement intérieur. On comprend qu’ayant fait l’amer constat d’avoir prêché dans le désert, pour aider ce peuple arrogant à ouvrir les yeux sur la condition infra humaine faite aux 9 millions d’Algériens, lui, Camus, le visionnaire se rangera à l’évidence que plus rien ne pouvait nous sauver du désastre. 
Vaincu par une formidable conspiration, il abdiquera sans gloire et sans espoir. Un insupportable dilemme chez Camus dont la mort prématurée ne serait qu’une divine délivrance d’un cauchemar auquel il était dit qu’il ne survivra pas. Après son silence gêné sur les représailles du Nord-Constantinois, on serait tenté de plier son procès. Mais à la lecture de ses nombreux textes, on peut légitimement se demander si lui, le grand romancier et le frêle humaniste pouvait s’en aller comme si de rien n’était, en laissant les bourreaux plastronner face aux veuves et aux orphelins. 
En fouillant dans ses Chroniques Algériennes, on peut y déceler une singulière attitude qui lui vaudrait de nos jours l’échafaud d’une grande partie de l’establishment parisien; à qui il avait déjà esquissé une réponse cinglante, toute en symbole, mais cinglante :« Faut il donc que ces Français laborieux, isolés dans leurs bleds … soient offerts au massacre pour expier les immenses péchés de la France colonisatrice ? ».
Alors Camus serait-il enclin à la repentance ? On serait tenté de le croire. A ceux, fort nombreux dans mon pays qui lui reprochent depuis longtemps l’anonymat de l’Arabe de l’Etranger ou l’absence d’indigènes dans son œuvre, qu’ils brandissent comme une preuve irréfragable de l’indifférence de Camus envers le peuple algérien, je leur suggère d’y ajouter les 20.000 victimes expiatoires du Nord Constantinois (1) ! Vingt milles innocents, autant d’anonymes. Tués par l’impériale bêtise d’une France colonisatrice, revancharde, arrogante et sanguinaire. Pour l’auteur de « L’autre homme », ces victimes anonymes pouvaient parfaitement compter parmi «les innocents coupables», l’élégante définition dont il affublera lui-même «Les justes». Il n’osera pas! Pourtant, ces centaines de charniers resteront à jamais la preuve irréfutable de l’ultime « action civilisatrice » de la France colonialiste. Cependant, outre l’occultation officielle de l’étendue des massacres, les historiens buttent sur l’absence de témoignages et de documents de l’époque. 
Il aura fallu le travail remarquable de l’historienne Claire Mauss-Copeaux pour se faire une idée sur l’ampleur des représailles, mais également de la difficulté de leurs auteurs à les assumer dans toute leur horreur. C’est ainsi qu’elle donne un éclairage nouveau à cette tragédie en faisant parler des témoins directs. 
Le résultat est sans appel:« Au cours de nos rencontres, beaucoup reconnaissaient : « On ne vous dit pas tout. » Chacun, en effet, précise ce qu’il peut dire avant de buter et de s’arrêter sur le seuil de l’indicible, cette répression injuste et barbare dont ils ont été les acteurs. Dirigés par leurs chefs, ils ont raflé et massacré de nombreux innocents, en toute connaissance de cause »(7). Des aveux tardifs mais précieux, qui ne peuvent que nous conforter dans notre quête d’une reconnaissance officielle de ses crimes par la France. Après son très inattendu discours du Président Sarkozy à Constantine (2007) il est attendu de la France qu’elle fasse l’effort sur elle-même de reconnaître qu’elle s’est trompée de cibles. Sinon, comment conclure sans citer Camus ? À dessein, j’emprunterai un passage à «l’appel pour une trêve civile en Algérie » (in : Chroniques algériennes, 1939-1958, p.180) qui assurément, ne pourra que relancer le débat : « on ne peut pas nous demander d’applaudir à tous les nationalismes, sauf au français, d’absoudre tous les péchés, sauf ceux de la France» ! (4) 
Comment conclure sans rappeler que ni la langue française, ni aucune autre, n’auront su donner un synonyme au mot orphelin, comme s’il se suffisait à lui-même ! Même un grand écrivain comme Albert Camus n’y pourra rien! Pourtant, à travers l’histoire tumultueuse de notre pays, que de morts impunis et que d’orphelins inconsolables.Pour ceux qui continueront de l’aimer par delà les vicissitudes, c’est sur sa terre natale qu’il devrait s’installer, pour mieux narguer Paris! 
Mort sur une route métropolitaine, en janvier 1960, on ne peut que se demander le pourquoi de son enterrement en cette terre d’exil où il s’est toujours senti « L’étranger ». Camus est l’incarnation de 3 drames, celui de l’orphelin pendant la guerre, celui de la dérive pied noir et celui de la souffrance du peuple algérien dont il n’aura pas réussi à nier ni l’existence ni la justesse des revendications. Pour nous, il sera sans doute un souffre douleur utile, car il incarnera à jamais, mieux que mille combattants et bien plus que cent historiens, la longue souffrance des opprimés qu’il n’aura pas su défendre. Avec un peu de discernement, d’apaisement et de bon sens, il deviendra lui aussi un butin de guerre !

AZIZ MOUATS, MOSTAGANEM LE 17 AVRIL 2010
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Références Bibliographiques
(1) Matthew Connelly, 2012. L’arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie. Médi-Plus éds, Constantine, 2012, Page 118. Ref : 98, Boyd à Murphy, 22 septembre 1955, UNSA, RG 59, Central Decimal Files, 751S.00.


 (2) Marc Ferro, 2003. Le livre noir du colonialisme, édition Robert Laffont, pp. 843.

(3) Sylvie Thénault, 2005. Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, éd. Flammarion, pages 47-52.

(4) Albert Camus, 1958. Chroniques algériennes, 1939-1958. Edition Gallimard, pp 125-130.

(5) Yves Courrière, 1968. La guerre d’Algérie, t. II, p. 38, collection » le livre de poche, édition Fayard, 1968. pp. 698.

(6) Albert Camus, 1958. Chroniques algériennes, 1939-1958. Édition Gallimard, pp 133-135.

(7) Gisèle Halimi, 2001. Le lait de l’oranger. Edition Gallimard.

(8) Claire Mauss-Copeaux, 2006. L’insurrection du Constantinois, 20 août 1955. voir site de la LDH Toulon. Lien : [LDH-Toulon]l'insurrection du Constantinois, 20 août 1955, par

(9) Emmanuel Roblès, 1995. Camus, frère de soleil, Seuil, Paris, 1995, pp.110-113.

(10) Edward Saïd, 2000. Albert Camus, ou l’inconscient colonial. Le Monde Diplomatique, avril 2000. 

samedi 2 janvier 2016

La dernière pichenette d'Aït Ahmed

vendredi 4 décembre 2015

Jean Amrouche raconte Camus



 Mis à part le titre, cet article est écrit par Brahim Zeddour...que je remercie et félicite...il vaut largement le détour...surtout après les derniers renoncements de Sansal et de Kamel Daoud...pas surprenants pour le premier puisqu'il avait indiqué la direction dès l'enfermement de Yasser Arafat dans sa résidence blockhaus de la Mouqata3a -le 9 juillet 2002- puisqu'à l'époque, à l'initiative de Mohamed Bahloul, nous avions créé le "Comité El Qods" en solidarité avec le leader palestinien...et nous avions sollicité des signatures, dont celle de Boualem Sansal...qui nous fera poireauter pendant des jours...au prétexte qu'il voulait lire dans ses moindres recoins notre projet de déclaration...une déclaration qu'il ne signera JAMAIS...à lui, à Kamel et à quelques autres qui se reconnaitront sans peine, je dédie cette contribution de l'Ami Zeddour...oui elle vaut le détour...surtout en ces instants de lourdes incertitudes...

Par Brahim Zeddour
Les voleurs de feu
Faisant suite à une visite à Mazouna au lendemain de l’indépendance, Jacques Berque eut cette réflexion lourde de sens quant à la permanence linguistique et culturelle en Algérie : «On sait l’attachement des peuples arabes à leur ‘patrimoine’ ou turâth. On sait aussi l’ambiguïté qui mêle cet attachement au sentiment des ruptures et des renouveaux. Qui sait si, replacée dans son milieu vivant, la lecture d’un texte comme celui-là [Il s’agit de nawāzil Mazouna, un recueil de jurisprudences composé à la fin du XVè siècle par Yahia ben Moussa El-Maghili] – et la bibliothèque maghrébine en contient des centaines et des milliers – ne va pas nous aider à proposer de ce patrimoine, au-delà de ses valeurs documentaires évidemment chères à l’historien social, une définition plus stimulante : le patrimoine culturel, en définitive, n’est peut-être que le passé parlant au présent de son avenir…»
Ce qui nous amène à poser, dans toute sa gravité, la place de l’intellectuel dans la société algérienne. «Mais pourquoi la vérité engendre-t-elle la haine?». Cette réflexion du poète carthaginois d’expression latine Térence, exprime à elle seule l’âpre destin dans lequel est maintenu l’intellectuel algérien. C’est ce qui répond partiellement à la question de savoir comment en sommes-nous arrivés là.

Ibn Khaldoun, un intellectuel d’envergure mondiale

L’Algérie a eu des intellectuels d’envergure mondiale. Des travaux et des biographies de ces génies algériens, il ressort que leurs existences ont été plus passionnantes que leurs œuvres.
Le plus représentatif reste indiscutablement Ibn Khaldoun. Après une tumultueuse et riche carrière politique qui l’a mené à exercer de hautes fonctions dans les trois dynasties du Maghreb (Hafside de Tunis, Zianide de Tlemcen et Mérinide de Fès) et du royaume de Grenade, il décida de se retirer définitivement des affaires et se consacrer exclusivement à la science. Il fut frappé par ses contemporains qui ont mystérieusement désactivé les fonctions du progrès et se sont laissés glisser sur la pente qui mène de la décadence à la dépendance.
Pour rendre intelligible ce phénomène, Ibn Khaldoun a été amené à créer deux disciplines scientifiques : la philosophie de l’histoire et la sociologie, dont il explique l’objet : «Vue de l’intérieur, l’histoire a un autre sens. Elle consiste à méditer, à s’efforcer d’accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements. L’histoire prend donc racine dans la philosophie, dont elle doit être comptée comme une de ses branches».
Mais tiraillé sans cesse par les dynasties maghrébines et comble de paradoxe, il choisit un lieu insolite pour rédiger sa monumentale Muqqadima : les grottes de Taghazout, citadelle des Ouled Arif, la noblesse des tribus hilaliennes des Ouled Souid. Ces bédouins guerriers ont joué un rôle dévastateur dans les guerres entre les dynasties post almohadiennes, ils prêtaient main forte à telle ou telle dynastie au gré de leurs intérêts, tantôt aux Mérinides, tantôt aux Zianides, tantôt aux Hafsides. Ils sont même allés pactiser avec les Espagnols d’Oran.
Las de toutes ces vicissitudes, Ibn Khaldoun décide de s’installer au Caire pour profiter d’un contexte à la mesure de son génie. Sa famille le rejoint et le bateau qu’elle a emprunté se fracasse sur les récifs au large d’Alexandrie. Ainsi, Ibn Khaldoun a dû passer le restant de sa vie avec les épreuves les plus douloureuses de l’existence humaine, l’exil et le deuil, amplifiées par une troisième, celle du mépris et de l’indifférence de ses concitoyens.
Avec la colonisation, le sort des intellectuels algériens s’est davantage aggravé. Ils se sont efforcés à constituer les stimulateurs de la mémoire et de la conscience contre les simulateurs-dissimulateurs parmi les intellectuels de service et les informateurs indigènes.
C’est à Jean El-Mouhoub Amrouche que revient le mérite d’avoir donné la plus exacte image de l’intellectuel algérien sous l’occupation coloniale, «un voleur de feu» qui «cherche un débouché sur la mer libre de la culture humaine. […] Faire de la culture française la justification de la colonisation elle-même, c’est une imposture et une indignité. On sait avec quelle précautionneuse parcimonie la culture française a été dispensée, et quels obstacles les maîtres coloniaux ont dressé devant elle».
Jean Amrouche considère que les intellectuels algériens ont pour vocation d’être «d’éternels méditants, d’explorateurs du passé et d’interrogateurs de l’avenir» et ne peuvent «être à la fois les serviteurs de l’esprit et des maitres de l’heure». Sentant déjà la méfiance du pouvoir algérien à l’égard des intellectuels, il conclut : «Notre place, pour notre amère satisfaction, est toujours un peu à l’écart».

Un parcours atypique

Le parcours de Amrouche est atypique et exemplaire. Il eut un temps pour tout, un temps où «la France [était] l’esprit de [son] âme» et un temps où «l’Algérie [est devenue] l’âme de [son] esprit» ; un temps de la gloire littéraire et un temps de l’engagement dans le combat libérateur. Dès qu’il a entendu le cri de la patrie, il a compris le message et a répondu à l’appel.
Il se heurta à l’establishment, incarné par Albert Camus. D’abord au lendemain des massacres de mai 1945, où il pose clairement la question «Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester français?» dans un article que le journal Combat (dirigé par Camus) refusa de publier. Un deuxième et décisif heurt eut lieu après le déclenchement de la guerre de Libération. Il livre le fond de sa pensée dans une lettre à Jules Roy, le 6 août 1955 : «J’ai lu deux articles sur l’Algérie qu’il [Camus] a donnés à L’Express. Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait très long de l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à l’Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n’y aura rien».
C’est alors qu’il retrouve Ferhat Abbas, qu’il avait rencontré en mars 1946 et organisa, pour le compte du GPRA, les premiers contacts avec les autorités françaises qui devaient aboutir laborieusement aux négociations d’Evian.
Jean Amrouche conteste les thèses de Germaine Tillion développées dans son livre «L’Algérie en 1957» où elle écarte totalement l’idée d’une culpabilité française dans le drame algérien, allant jusqu’à expliquer doctement que sans les colons, la misère des Algériens aurait été encore pire. Elle aggrave son cas en concluant que l’indépendance mènerait l’Algérie à la misère. Révolté par cette inconséquence et ces errements, il commence par rappeler : «Tout se passe comme si elle avait voulu démontrer que l’indépendance doit être refusée à l’Algérie, non point seulement parce que les Français d’Algérie s’y opposent, mais dans l’intérêt des Arabes et des Berbères qu’elles précipiterait dans une misère sans nom et sans remède».
Il n’hésite pas à dénoncer le paternalisme français et son langage duplexe : «Pourquoi n’est-elle pas qualifiée pour parler au nom des Algériens? Parce qu’elle ne parvient pas à sortir de sa perspective psychologique qui est celle d’une Française patriote et qui, à l’occasion de cette guerre sacrée où non seulement les intérêts et le prestige, mais l’âme et l’honneur de sa patrie sont compromis, demeure soucieuse de mettre hors d’atteinte le visage de sa patrie».
Avec sa pensée et son action, Jean Amrouche a su porter loin et fort la voix de l’Algérie combattante. Il a réussi à exprimer en langage universel la justesse de ce combat en tant que protestation de la conscience collective du peuple algérien contre l’injustice.
L’écrivain français François Mauriac dira de lui : «Il aura été une victime rejetée par tous». Amrouche fut rejeté par les Français et ignoré des Français, pour son engagement pour l’indépendance de l’Algérie. En 1959, le Premier ministre Michel Debré mit fin à ses fonctions exercées à la radio française depuis 1948 comme responsable d’une émission littéraire. L’aile radicale de la francophonie algérienne, toute honte bue, n’a pas hésité à se rallier à cette position, marquant sa préférence à Albert Camus qu’elle célèbre régulièrement comme grand écrivain mais aussi, comble du ridicule, comme écrivain algérien. Dans sa logique de prétendre à un certificat de bonne conduite à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, ce courant feint d’ignorer la mise au point du docteur Ahmed Taleb el Ibrahimi : «Camus a été infidèle aux humiliés, Camus a manqué de courage et de lucidité à l’heure des choix décisifs. Les Algériens étaient en droit d’espérer mieux d’un prix Nobel. Le titre de ‘Camus l’Algérien’, Camus ne l’a pas mérité. Il restera donc pour nous un grand écrivain ou plutôt un grand styliste mais un étranger».

Un ordre spirituel, culturel, esthétique, social

Auparavant, Mohamed Bencheneb accomplît une œuvre colossale. Il fut frappé par l’entreprise de sape du colonialisme qui visait une modification des données démographiques, sociologiques et culturelles de l’Algérie. Il remarqua avec inquiétude que le visible cessait progressivement de porter l’invisible. C’est alors qu’il voua sa vie à la prospection de cet invisible, avec l’appui d’un savoir académique et encyclopédique. Il le restitua dans ses œuvres en faisant parler la langue parlée. Il nous fait découvrir tout ce que le génie algérien a exprimé dans ses traditions écrites et orales, et tout ce que le colonialisme n’a pas réussi à détruire : un ordre spirituel, culturel, esthétique, social. Tout un savoir-être et un savoir-faire.
Mohamed Bencheneb réussit à faire rentrer la culture algérienne dans cette université ultra française d’Alger. Ses travaux ont beaucoup contribué à endiguer les errements de l’anthropologie coloniale qui a été orientée au service de la conquête militaire de l’Algérie.
Mais c’est au quotidien que Mohamed Bencheneb a le plus marqué sa société et son temps. Au-delà de son génie et de son académisme, il n’a cessé à aucun moment de mettre en valeur les liens d’appartenance et les liens d’attachement que les Algériens devraient en toute conscience entretenir à l’égard de leur identité et de leur culture. C’est par ces liens entre un individu et l’essence à laquelle il appartient, et uniquement par ces liens, qu’on pourra prétendre à un rayonnement de  sa culture, à s’émanciper et à s’affranchir.
Après avoir tout donné, Mohamed Bencheneb meurt d’épuisement à l’âge de soixante ans le 5 février 1929, à l’image de l’abeille. Et il avait encore à donner. Goethe aurait pu lancer sa fameuse formule : «Si mon âme et mon esprit ont tant à donner et que mon corps refuse, alors la nature a le devoir de me donner un autre corps!».
A l’occasion du quarantième jour de son décès, une grande cérémonie d’hommage fut organisée au cimetière de Sidi Abderrahmane où il a été enterré. Beaucoup d’intellectuels algériens étaient présents pour évoquer non seulement l’œuvre prodigieuse de Mohamed Bencheneb, mais aussi son honnêteté intellectuelle et sa rigueur morale.
Dans une émouvante allocution, digne de figurer parmi les merveilles de la littérature mondiale, Cheikh Bachir el Ibrahimi ne trouve pas les mots pour se consoler ni pour consoler les autres sur la perte de ce génie et sur le vide insondable qu’il laisse derrière lui. Il ne manque pas de mettre en garde les Algériens contre la tentation de l’oubli de l’œuvre de Bencheneb. Car déjà en son temps, il n’a pas été convenablement connu et reconnu comme il l’a été ailleurs en Orient et en Occident. Le vénérable Cheikh explique qu’il n’est jamais trop tard de faire son mea culpa,  et si on reconnait la défaillance dont on s’est rendu coupable en ayant condamné à l’oubli l’œuvre de Mohamed Bencheneb, que les larmes versées soient celles de la repentance et de la réparation. Ce cri d’alarme ne fut malheureusement jamais écouté.
Il serait hautement souhaitable d’envisager de décerner à Mohamed Bencheneb à titre posthume la distinction de l’Unesco de «Trésor humain vivant». Il a été un précurseur dans la réhabilitation du patrimoine immatériel et dans l’action stratégique de transmission du savoir ancestral.

Des considérations hautement stratégiques

Malek Bennabi, d’abord en tant que penseur, reprit l’œuvre d’Ibn Khaldoun. Il continua l’examen pathologique et élabora un modèle architectonique de dynamique sociale en rapport avec la nouvelle perspective historique où la société algérienne, à l’instar de son macrocosme afro-asiatique, s’est remise en route de la dépendance à la renaissance. Cet effort de globalisation n’a pas seulement une utilité analytique, il relève de considérations hautement stratégiques. En effet, à l’heure de la globalisation et des groupements régionaux, seul un mouvement d’ensemble peut avoir du sens et de l’effet.
Ainsi apparait pour Malek Bennabi l’issue de sortie de la société khaldounienne pour retrouver le sens de son histoire : élargir le champ de vision des perspectives de développement. Ce qu’il désigne par les «grands phénomènes de transfert des civilisations à l’échelle de la planète : il s’agit du déplacement du centre de gravité islamique de la Méditerranée à l’Asie». Et de conclure : «Ce passage à une phase asiatique implique pour lui [le musulman] des conséquences psychologiques, culturelles, morales, sociales et politiques qui commanderont son devenir et son avenir, et tout d’abord dans la formation de la volonté collective».


Un nouvel ordre mondial

Les évènements lui donnent raison. A Oufa, capitale du Bachkortostan, une république de la fédération de Russie, est né un nouvel ordre mondial conçu pour préserver les pays membres des crises et des conflits. Le 8 juillet 2015, Vladimir Poutine convoque un sommet historique qui réunit les BRICS, l’OCS et l’UEEA. Des plans d’action ont été définis pour la décennie à venir.
L’intégration de ces trois institutions offre un cadre sans égal de coopération économique, financière, militaire, sécuritaire, énergétique, scientifique et culturelle, dans une logique de prospérité et de développement partagés.
La déclaration d’Oufa pose le principe du respect des choix des pays membres en matière politique, économique et socioculturelle compte tenu de l’expérience historique et des particularités nationales de chaque Etat. De même que sera favorisé le dialogue interétatique pour promouvoir la paix et le progrès et respecter la souveraineté nationale et l’unité territoriale des Etats membres.
Seul le dialogue interculturel permet de trouver des solutions adaptées à la situation conflictuelle qui caractérise le monde d’aujourd’hui. Vladimir Yakunin, président du Forum public mondial «Dialogue des civilisations» insiste sur les vertus de ce dialogue en tant que valeur fondatrice du nouvel ordre. Il note en outre : «Dans un monde axé sur le consumérisme, les individus sont élevés avec le seul souci de satisfaire leurs besoins personnels. Cette attitude est au détriment des valeurs culturelles à la base des diverses civilisations. Si nous ne nous efforçons pas de contrôler cette tendance, nous risquons de perdre les principes et les standards moraux de la société».

Malgré le boycott des médias occidentaux, les observateurs n’ont pas manqué de relever plus qu’un évènement, un avènement. C’est là une réponse adaptée aux exigences des pays africains, latino-américains et eurasiatiques d’opérer des transformations du système des relations internationales. Oufa est située à 1.519 km de Moscou. Son choix n’est pas fortuit, il exprime le désir des organisateurs de ne pas laisser les pays musulmans se faire distancer par ce processus et les extirper du système de guerre totale qu’ils subissent depuis la fin de la seconde guerre mondiale. C’est comme pour rappeler que les pays musulmans ne peuvent être entrainés que par une renaissance asiatique et que le nouvel ordre se fera avec eux ou ne se fera pas. Ce constat est vérifiable par le modèle de Bennabi : «Le concept de vocation enveloppe ces deux aspects : les conditions d’un mouvement et sa finalisation par la collectivité humaine qui se trouve placée dans ces conditions».

C’est l’occasion de rappeler qu’en définitive, l’œuvre capitale de Malek Bennabi a été son étude sur L’Afro-asiatisme, où il était question du rapprochement de l’Afrique et de l’Asie. Ce rapprochement, esquissé lors de la conférence de Bandoeng, procède d’un paradigme qu’on pourrait désigner dans les circonstances présentes par «Ex Oriente lux», où seule la formulation est latine.

Les axes d’orientation d’une rénovation pédagogique

Malek Bennabi a été également un grand éducateur. Dans la pure tradition de Platon, il a su redonner le primat à la parole sur l’écrit et la préférence à l’enseignement populaire par  rapport au cours magistral dans la transmission des idées et des valeurs. Il laisse de précieuses indications sur ce qui aurait pu constituer les axes d’orientation d’une rénovation pédagogique de notre système d’éducation et de formation. On pourrait citer pour la circonstance :
  • opter pour un enseignement didactique, éthique et esthétique
  • inculquer l’esprit critique et le goût de l’innovation.
  • développer les filières technologiques et la formation d’ingénieurs
Mais Malek Bennabi ne fut pas écouté, ni même compris. De zélés activistes de la mouvance socialo-communiste s’employèrent à le diaboliser auprès d’un pouvoir qui considérait déjà l’avis autorisé comme une contre-indication. Il a tenu à conserver jusqu’au bout son esprit libre et indépendant, attitude qu’il a chèrement payée. Comme il se décrit lui-même, «cet homme-là, il fallait coûte que coûte en venir à bout par tous les moyens puisque l’argent, les honneurs, la situation n’ont pas de prise sur lui».


En guise de conclusion

Désabusée des méthodes sans solutions, la jeunesse algérienne crie son désarroi et cherche désespérément les voies et moyens à libérer ses énergies et inventer volontairement l’ordre politique, social, culturel et économique compatible avec ses aspirations. La jeunesse est le baromètre qui donne la mesure de la vitalité d’une société à faire rimer alternance et alternative. Ce qui a fait dire à Georges Bernanos : «C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents». Aussi, malheur au régime qui réprime les ardeurs de sa jeunesse.
Pour toutes ces considérations, la situation semble explosive. Elle rappelle étrangement cette scène surréaliste du film catastrophe Terreur sur le Britanic réalisé par Richard Lester. Une équipe de démineurs est parachutée en pleine mer sur le paquebot le Britanic pour désamorcer la bombe placée par des demandeurs de rançon. En même temps, la police parvient à mettre la main sur le cerveau de l’opération, qui n’est en définitive que l’ancien responsable du chef de l’équipe des démineurs. S’engage alors un entretien téléphonique entre eux sur la manière de désamorcer la bombe. Il s’agit de couper l’un des deux fils, le bleu ou le rouge. Il lui indique la mauvaise solution : «Coupe le bleu». Mais le chef démineur décide en fin de compte de sectionner le fil rouge et la bombe est désamorcée.
Il en est de même pour le peuple algérien, qui ne fait plus confiance à ses élites politiques et intellectuelles et refuse de sectionner le fil bleu. Il préfère rester sourd et aveugle aux cris du corbeau des ces élites ambitieuses, tentées par le pire. Il se réfugie dans son infra politique, qui reste au demeurant insondable et inaccessible aux analyses et aux statistiques. Il reste dans l’attente du retour des voleurs de feu qui lui indiqueront, par leur lumière directrice, les voies et moyens à neutraliser le syndrome anomique et à réactiver les fonctions du progrès.
Nous sommes dans le domaine des nécessités impérieuses. La résorption de la crise génère d’immenses besoins en expertise que le système ne peut nullement satisfaire. Il nous faut donc dépasser l’ordre actuel avec ses choix politiques réduits aux pétrodollars et aux intrigues de palais. Les intellectuels nous ont légué les clefs de résorption de la crise : les liens d’attachement et le rapport à l’universel, l’examen pathologique et la dynamique sociale, c’est-à-dire Mohamed Bencheneb et Jean El Mouhoub Amrouche, Abderrahmane Ibn Khaldoun et Malek Bennabi.
Présentement, il reste à craindre que ne se réalise, tel un oracle, la parabole du philosophe danois, Soren Kierkegaard, pour qui «le paradoxe suprême de toute pensée, c’est la tentative de découvrir quelque chose que la pensée ne peut penser». A méditer : «O magnanimité rare, rare dans notre temps, où un homme sur deux est une autorité, (…) cependant que toutes ces différences et cette pléthore d’autorité ne trouvent de médiation que dans cette folie générale et un commune naufragium [naufrage commun est facile à supporter] ; car aucun homme n’a jamais été une autorité et n’a jamais, en tant qu’autorité, fait du bien à un autre ; avec une autre méthode, cela réussit mieux ; en effet, un fou qui va son chemin, cela ne rate jamais qu’il entraîne beaucoup d’autres avec lui».
Brahim Zeddour


La jeunesse est le baromètre qui donne la mesure de la vitalité d’une société à faire rimer alternance et alternative. Ce qui a fait dire à Georges Bernanos : «C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents». Aussi, malheur au régime qui réprime les ardeurs de sa jeunesse.

lien: http://www.impact24.info/le-syndrome-anomique-derniere-partie/

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